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Arnav Singh

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MessageSujet: when i'm with you, all i get is wild thoughts.   Mar 22 Aoû 2017 - 22:36


arnav & sebastian.

Arnav, bouge-toi et fais quelque chose. Était-ce Cherry qui le houspillait, ou la voix de son amie avait-elle fini par s'imprimer sous son crâne, comme un message télépathique qui se déclencherait toutes les demi-heures ? Il avait fini par ne plus savoir, et leva les yeux sur le réveil qui indiquait seize heures et des poussières. Dehors, le chaos. Ou plutôt, la queue de l'ouragan, le calme qui revenait petit à petit, la pluie fine après le torrent de l'orage. L'arbre était toujours penché en travers du jardin du voisin. Lors des disparitions, une voiture avait fini sa course dans le tronc et ça avait été assez pour le faire basculer sur la terrasse, manquant de peu la fenêtre du salon des Foster. Arnav avait proposé son aide, mais il avait bien vu que ce n'était pas la priorité pour le moment. Lily, leur fille de cinq ans, s'était volatilisée. Un arbre échoué était le cadet de leurs soucis et Arnav avait contemplé leur petite rue tranquille plongée dans une sorte de transe suspendue. Des gens sortaient, criaient les noms et ne leur revenait que l'écho assourdissant de leurs propres interrogations. A sa grande surprise, certains s'obstinaient. Il y en avait même un qui avait installé un panneau en carton sur le toit de sa maison – MADISON, REVIENS – comme si sa femme était là-haut, et qu'elle l'observait d'une tour invisible. Et au milieu de tout ça, Arnav ne pouvait qu'assister, témoin impuissant. A la fin, ça avait été trop. Il avait préféré rentrer et disparaître dans la petite chambre que Cherry mettait à sa disposition. Là, il restait des heures face à son ordinateur, ouvrant et fermant sa messagerie, tapant et retapant le même message. Je suis là. Est-ce que vous êtes là aussi ? C'était eux qu'il avait fui, mais il ne pouvait s'empêcher d'y penser. Ses parents. Son oncle, sa tante. Ses cousins. Sa famille, ceux qui l'avaient entouré, ceux avec qui il avait partagé des repas animés, ceux avec qui il avait joué au baseball l'après-midi. Miami lui manquait, sa lumière, ses buildings couleur crème glacée, son océan. Ces jours plus faciles lui manquaient. Ces jours où il n'essayait pas de s'échapper à lui-même. Les disparitions n'étaient qu'un prétexte à son spleen, et il se détestait d'être aussi égoïste. Il aurait dû être dévasté, s'empresser d'aider ses voisins, se rendre utile. Mais son esprit ne le laissait pas en paix. Toujours, il revenait à ce soir-là. Toujours, il revenait à Sebastian. Toujours, le visage du barman, ses grandes prunelles sombres, son sourire en coin, ses mains sur ses hanches et surtout, ses lèvres, ses lèvres, oh, ses lèvres. Les souvenirs l'assaillaient tellement qu'il en avait l'impression d'être possédé. Était-ce le cas ? Arnav ne voyait pas d'autre explication pour ce qui s'était passé la dernière fois. Ça, ou il perdait complètement les pédales. Sinon, comment expliquer le fait qu'il se soit mis à son ordinateur, le jour d'après et qu'il ait commencé à assembler une playlist ? Sorry. Elle s'intitulait d'un simple mot, et il n'avait pas la moindre idée de ce qu'il allait en faire. Toutes ces chansons étaient idiotes, et il était idiot, et il allait… « Arnav, bouge-toi et fais quelque chose. » Cette fois, la voix de Cherry était bien réelle et elle était inflexible. Il ne se retourna pas assez vite pour contempler le visage harmonieux et sévère de son amie d'enfance, mais il entendit distinctement la porte claquer et il sut qu'il n'avait pas le choix. Sans vraiment réfléchir, il prit la clé usb sur laquelle la playlist était enregistrée, attrapa sa veste et quitta discrètement la maison des Lofland. Ses pas le guidèrent, sans grande surprise, devant le GLOW et il hésita avant d'entrer. Des rires retentirent à l'intérieur et il faillit presque abdiquer, avant de se souvenir qu'il avait oublié sa guitare la dernière fois. Et elle lui manquait cruellement, presque autant que… Non, il était idiot de penser un truc pareil. Le pas lourd et nerveux, il entra dans le bar pour découvrir que les serveurs s'affairaient surtout à préparer la salle avant le rush de clients. Malgré les disparitions, la vie ne semblait pas s'être arrêtée à Mount Oak. Comme si rien ne pouvait entamer la bonne humeur des lieux. Automatiquement, Arnav se mit à chercher Sebastian du regard mais il ne le trouva nulle part. « Je peux t'aider ? » Un jeune homme – un serveur, visiblement – s'était arrêté à sa hauteur et lui lançait un sourire en coin. Arnav hésita à nouveau. Il pourrait juste demander sa guitare. Il pourrait être venu et repartir comme ça, d'un coup. Personne ne saurait jamais. Mais ce n'est pas ce qu'il s'entendit bredouiller d'une voix malhabile. « Hey… Euh. Je cherche… Je cherche Sebastian. Je dois lui donner quelque… quelque chose. » Le serveur haussa un sourcil et le dévisagea des pieds jusqu'à la tête. Le coeur d'Arnav menaçait d'exploser. Allait-on lui annoncer que Sebastian faisait partie des disparus ? « Je ne sais pas ce que vous lui trouvez, tous. Il est dans la réserve. » finit par lâcher le jeune homme, l'air de mauvaise humeur. Tous ? Il n'était donc pas le seul ? Arnav retint la petite pointe qui lui griffa les tripes et après avoir remercié le jeune homme, préféra se diriger dans la direction indiquée par le ronchon. Vers le fond du bar, après la piste de danse, il y avait en effet une porte entrouverte. Arnav ravala son coeur qui menaçait de s'échapper, et prit son courage à deux mains. Ce n'était pas son genre de se défiler. Pas tout à fait son genre, en tout cas. Nerveux, il atteignit la porte comme s'il marchait dans du coton et toqua pour annoncer sa présence. Prudemment, il l'entrouvrit un peu plus et découvrit une pièce remplie de bouteilles et d'ustensiles. Et au milieu de tout ça, Sebastian, qui semblait être particulièrement affairé. Parfait. Voilà une parfaite excuse pour revenir plus tard… Mais le destin fut plus rapide. Sebastian se retourna et leurs regards se croisèrent. Arnav ne put s'empêcher de remarquer le gouffre de ses prunelles et il eut envie de disparaître sous terre. Il le détestait, c'était certain. « Sebastian. Hey. » murmura-t-il timidement. Il se tordit les mains, se racla la gorge et finit par se frotter la nuque, plus mal à l'aise qu'il ne l'avait jamais été. « Je suis… Je suis venu récupérer ma guitare et j'ai… J'ai pensé que… Enfin, tu vois, j'ai pensé... » Il ne pensait rien du tout. Il était un parfait crétin et il n'avait aucune idée de ce qu'il fichait là. « Je… Je suis content que tu n'aies… Enfin, que tu sois là, tu sais. Avec ces disparitions et tout ça. » bégaya-t-il. Depuis quand n'avait-il pas été aussi pathétique ? Le lycée, au moins, c'était certain.

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Sebastian Bacigalupo

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MessageSujet: Re: when i'm with you, all i get is wild thoughts.   Lun 28 Aoû 2017 - 22:57

Dès qu’il eut terminé sa partie de salle, Sebastian se hissa sur le comptoir et regarda les serveurs qui s’agitaient derrière le bar. Un sachet de cacahuètes était abandonné sur la surface lisse et encore vierge de toute éclaboussure de bière et il s’en empara pour le secouer au-dessus de sa paume creusée. Ça n’était pas très diététique mais le jeune homme s’était habitué à manger sur le pouce, principalement en piochant ce qu’il trouvait délaissé par un autre, comme les autres ne se gênaient pas pour picorer ce qu’il avait apporté. Le goût salé envahi sa bouche tandis qu’il croquait l’encas improvisé et il sourit, légèrement provocateur, lorsque l’un de ses collègues leva le nez et le contempla d’un air blasé, l’air de dire : tu ne pourrais pas nous aider au lieu de te goinfrer ? Le message était clair mais Sebastian, en guise de réponse, se resservit une portion de cacahuète qu’il enfourna sans plus de cérémonie. L’autre lui décocha un sourire faussement dédaigneux et retourna à sa tâche.
Sebastian aimait ce genre d’ambiance bonne enfant. Ils se connaissaient tous tellement que c’était comme travailler avec une petite famille. Chacun avait conscience des qualités et des défauts des autres mais personne ne marchait jamais sur les pieds des autres. Ils se taquinaient souvent, se chamaillaient parfois, mais au final, la bonne humeur revenait toujours à point nommé, quand la soirée démarrerait. Du coup, le jeune Bacigalupo n’avait aucune crainte, aucune remarque désobligeante ne viendrait le faire décamper de son perchoir alors qu’il avait une vue imprenable sur ses collègues en pleine activité. Rien ne le ferait décoller, ou presque.
- Tiens, ce n’est pas ton jules de l’autre soir ? demanda Sam en arrivant avec une caisse pleine, qu’il posa avec un soupir à côté de Sebastian.
Par réflexe plus qu’autre chose, Sebastian tourna la tête. La réflexion de son ami n’avait pas encore été traduite par son cerveau au moment où il se contorsionna pour observer la silhouette en approche, sinon son cœur se serait assurément emballé comme il le fit quand le jeune homme reconnut l’intéressé. L’élan de panique l’emporta avant même qu’il ait réfléchi deux secondes à la meilleure attitude à adopter. Il lâcha le sachet de cacahuètes, se frotta rapidement la bouche avec le dos de la main et glissa comme une anguille en bas du comptoir, sous le regard malicieux de son compagnon.
- Merde ! Peu importe ce qu’il veut, j’suis pas là ! s’exclama-t-il avant de se volatiliser dans l’air, ne laissant dans son sillage qu’un Sam hilare et des coups d’œil complices.
C’était très con, même lui en convenait. Rien ne lui disait qu’Arnav était là pour lui – d’ailleurs, il aurait plutôt été étonné du contraire puisqu’il ne s’attendait certainement pas à voir le jeune homme réapparaitre, même par magie. Il en conclut, plus pour atterrir qu’autre chose, que le musicien venait chercher sa guitare, sans laquelle il ne pouvait plus vraiment exercer son art (avait-il en tête d’aller divertir d’autres foules, loin du GLOW ?), à moins qu’il en ait toute une panoplie chez lui (et auquel cas Sebastian était à court d’idées sur ce qui pouvait pousser le jeune homme à revenir sur les lieux du crime). Pendant une seconde, quand Sam avait parlé, Sebastian avait pensé à Wes, parce qu’il était le dernier qu’il avait rencontré. En vérité, il avait rangé Arnav si loin dans sa mémoire, sa fierté égratignée n’ayant aucune envie de se rappeler la scène qui avait conclu leur première rencontre, qu’il ne lui était pas venu à l’esprit que ce soit lui qui approchait.
Sebastian s’éclipsa mais n’alla tout de même pas trop loin, se contentant de disparaitre derrière une porte que seuls les employés utilisaient, pour être à portée d’oreilles et pouvoir épier l’échange qui surviendrait entre le musicien et ses collègues. Sam devait s’en douter, ils devaient même tous s’en douter. La porte émit le son caractéristique à son ouverture (un grincement qui avait tendance à passer inaperçu une fois que la musique était à plein volume, quand il n’était pas simplement évité parce que la porte était savamment calée, surtout quand il faisait chaud et que l’endroit devenait vite étouffant) et Sebastian s’adossa au mur, fixant un point au sol, toute son attention concentrée sur le cliquetis des verres qui s’entrechoquaient et le gémissement du torchon qui servait à essuyer un verre d’un geste expert. Il guetta la voix d’Arnav, dans ce léger brouhaha d’ambiance et sentit un frisson glisser le long de sa colonne vertébrale lorsque quelqu’un éleva la voix pour s’adresser au musicien. Il devina bien la pointe d’anticipation, la déception qui en découlerait s’il s’avérait qu’Arnav était simplement venu chercher son instrument et ne demandait même pas après lui. Mais aurait-ce été si surprenant, surtout quand on se rappelait la façon dont leur soirée s’était soldée ? Peut-être Arnav serait-il même soulagé de ne pas l’apercevoir, de passer récupérer son bien et de se volatiliser comme la dernière fois, sans avoir à être confronté aux souvenirs visiblement honteux que cela pouvait faire émerger. Sebastian s’en était si rapidement convaincu que son cœur fit un bond lorsqu’il entendit Arnav prononcer son prénom. Se redressant vivement, sur le qui-vive, le jeune serveur ne sut s’il se félicitait ou regrettait la rapidité avec laquelle il était allé se cacher. D’un côté, il ne rêvait que de pouvoir se perdre à nouveau dans les grands yeux méfiants du musicien, d’un autre, il n’avait aucune envie de revivre ce qu’il avait expérimenté ce soir-là. Peut-être était-ce dès lors mieux qu’il n’ait pas à lui reparler, c’était déjà suffisamment humiliant d’être épinglé à ce souvenir douloureux. Toutefois, au bout de quelques longues secondes, la voix répondit à la requête et Sebastian leva les yeux au ciel, se promettant de dire deux mots à Jonathan. Maintenant n’était cependant pas le moment de s’interroger sur ce qu’il allait dire à son collègue et il s’écarta du mur en quête d’un objet qu’il pourrait tenir pour se donner l’air d’avoir été occupé tout ce temps, plutôt que d’écouter comme un gamin son crush s’enquérir de sa présence.
Le serveur s’empara du tableau de stock et d’un stylo et feignit une concentration exagérée sur sa tâche mais chaque pose lui semblait surfaite et il trépignait plus qu’autre chose jusqu’au moment où il entendit que l’on frappait à la porte, ce qui eut l’effet immédiat de le tétaniser sur place. En apparence tout à sa tâche – pour quiconque l’observait, en tout cas – Sebastian avait en réalité les yeux dardés sur une étiquette qu’il tentait de relire pour la cinquième fois, sans succès. C’était une décalcomanie floue dont le dessin lui évoquait quelque chose sans qu’il puisse y associer quoi que ce soit, tant son esprit semblait gelé. Il s’attendait à ce qu’Arnav lance la conversation mais le silence le poussa à se tourner, craignant déjà que l’autre ait fait demi-tour en le voyant affairé.
À nouveau, le jeune Bacigalupo sentit son cœur se mettre à galoper comme un forcené mais son regard interloqué n’en laissait rien paraitre, tandis qu’il dévisageait ce garçon beau et ténébreux, mystérieux et fragile à la fois, qui le fixait étrangement.
- Salut, parvint-il à dire, sur un ton plus banal qu’il ne l’aurait souhaité.
Il observa l’embarras évident d’Arnav d’un œil circonspect, se demandant si c’était son comportement en fin de soirée qui le gênait ou ce qu’ils avaient fait avant. Comme il s’y attendait, c’était la guitare qui avait forcé le musicien à sortir de son trou. Évidemment, songea Sebastian, quoi d’autre ? Le jeune homme s’apprêtait à expédier la conversation en lui indiquant que les instruments étaient rangés derrière la scène lorsqu’Arnav balbutia des mots qui le laissèrent pantois. Incapable de savoir quoi répondre à une telle déclaration, Sebastian cligna des paupières et déglutit avec peine.
- Euh… merci… j’imagine, finit-il pourtant par lâcher, incertain de l’attitude à avoir. Je suis content de voir que tu n’as pas disparu, toi non plus.
Moi qui croyais ne plus jamais te revoir, eut-il envie d’ajouter, s'en abstenant cependant, sachant que cela pouvait être interprété de bien des façons. Arnav était bien le seul à avoir exprimé un tel soulagement de voir qu’il existait toujours – puisqu’on ignorait encore s’il y avait le moindre espoir de revoir les disparus vivants et s’ils existaient seulement. Même son père n’avait pas envoyé un message cryptique pour s’assurer de sa bonne santé. Mais pourquoi l’aurait-il fait quand il niait son fils unique depuis près de huit ans ? Toutefois, qu’un quasi inconnu exprime le moindre contentement à le savoir encore là l’hébétait. Arnav, d’entre tous, celui qui, il le pensait, aurait pu être ravi de le voir se volatiliser pour ne plus avoir de preuve tangible de ce qu’il s’était passé l’autre soir.
- Ta guitare est derrière la scène, personne n’y a touché, dit-il, la voix un peu monocorde, n’ayant aucune idée de ce qu’il était censé faire face au type qui lui avait arraché le cœur dès le premier regard et qui continuait à le piétiner.
Teddy saurait exactement quoi faire, pensa-t-il amèrement. Il s’arrangerait pour lui faire oublier sa gêne, il feindrait une amnésie partielle ou totale, juste pour éviter à Arnav d’avoir à réfléchir au sujet de l’autre soir. Mais lui ne pouvait pas. Tout ce qu’il pouvait faire, en contemplant ce garçon intimidé, c’était sentir les pulsions se ranimer au souvenir de son corps contre le sien et de ses lèvres contre les siennes.

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Arnav Singh

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MessageSujet: Re: when i'm with you, all i get is wild thoughts.   Dim 24 Sep 2017 - 21:49

Revenir ici creusait une angoisse dans son ventre, comme si l'on appuyait du métal froid contre sa peau. Son corps avait pris le relais de son esprit pour y graver une information importante que sa mémoire ne pouvait pas retrouver pour lui, malgré tous les efforts qu'il avait faits. De cette soirée maudite, Arnav ne retenait que deux choses : la sensation délicieuse des lèvres de Sebastian contre les siennes et la terreur, l'impression de ne plus pouvoir respirer, les ténèbres qui se refermaient autour de son cou. Et entre les deux, son cerveau perdu semblait faire un lien inextricable, inévitable, un effet papillon qui le paralysait et qui contractait son estomac, le transformait en une pierre qui coulait, coulait, coulait. Et il se débattait pour ne pas être submergé, pour ne pas s'enfuir d'ici et ne jamais revenir. Fuir, il ne faisait que ça. Il avait disparu déjà une fois, loin de Miami, de ce château de cartes qu'il avait cru être réel pendant tant d'années. Son univers s'était déjà écroulé une fois. Il n'était pas sûr de pouvoir recommencer à nouveau ; et puis, quelque chose lui disait que cette peur ne disparaîtrait pas tant qu'il ne l'aurait pas affronté. Quoi qu'il fasse, où qu'il aille, le fantôme du baiser de Sebastian le poursuivrait, c'était une certitude et il ne pourrait jamais se débarrasser de ses doutes tant qu'il ne leur porterait pas un coup fatal. C'était ce qu'il était venu chercher aujourd'hui, non ? Une confirmation que tout ça n'était qu'une erreur, comme il l'avait si éloquemment proposé la dernière fois, un mauvais rêve, un détour qu'il n'aurait jamais dû emprunter. Oui, définitivement, c'était ce qu'il espérait alors que ses yeux, à peine dissimulés par ses longs cils, ne parvenaient pas à éviter la silhouette de Sebastian. Il aurait voulu regarder partout ailleurs, se prendre de passion pour ce qui se trouvait dans la réserve mais ni les bouteilles ni les sachets de cacahuète ne parvenaient – pour une raison quelconque – à capturer son attention aussi bien que les traits délicats de Sebastian. La réplique rageuse du serveur revint en mémoire à Arnav. Qu'est-ce que vous lui trouvez, tous ? Oui, bonne question, excellente, même. A voir Sebastian  en pleine lumière, la réponse lui apparaissait d'elle-même, et Arnav en venait à regretter que l'éclairage de la réserve soit si bon. Faire face au jeune homme dans une relative obscurité l'aurait peut-être préservé de cette terrible constatation : Sebastian était encore plus captivant de jour qu'il ne l'était de nuit. Quelque part, il avait vaguement espéré que l'obscurité ait déformé sa perception, que le visage dont il se souvenait vaguement n'était peut-être pas réel, qu'il s'agissait là d'une folie éphémère. Or, Sebastian était tout ce qu'il avait imaginé et bien plus encore : chaque angle, chaque ombre, jusqu'à l'éclat noisette de ses yeux et l'irrésistible ondulation de ses cheveux qui tombait sur ses tempes, tout était là et plongeait Arnav dans un abîme de perplexité douloureuse. Pourquoi fallait-il que Sebastian soit… lui ? Pourquoi n'aurait-il pas pu être un personnage de fiction, quelque chose d'intangible et disparate plutôt que ce garçon bien réel, bien trop proche ? Oh, Arnav savait bien que c'était une utopie idiote. Il n'avait pas assez d'imagination pour façonner quelque chose comme Sebastian. « Cool. » répondit-il d'une petite voix, lorsque le serveur lui assura qu'il était content qu'il n'ait pas disparu. Mentait-il ? Etait-il trop poli pour lui demander aimablement d'aller se faire voir ? Arnav baissa les yeux sur ses chaussures et se tordit les doigts. Il avait été odieux avec Sebastian, de bout en bout et il avait comme l'impression que leur rencontre venait d'actionner un mécanisme à retardement qui ne tarderait pas à exploser. Il fallait donc faire vite avant que la déflagration ne les souffle tous les deux. Son coeur bondit lorsque Sebastian creva le silence et Arnav releva vivement les yeux, seulement pour les poser sur le visage fermé de son compagnon.  Arnav ne savait pas si c'était parce qu'ils se trouvaient dans un endroit aux proportions réduites, mais il avait comme l'impression que l'air lui manquait. A moins que la tension n'aspire tout l'oxygène qui se trouvait entre eux ? Il déglutit péniblement et prit son courage à deux mains, ou en tout cas, le saisit fermement de la main droite tandis que la gauche tremblait autant qu'une feuille morte battue par le vent. « Oh. Ma guitare, oui. Je vais la récupérer. » bredouilla-t-il, se tordant à nouveau les doigts, seule technique qu'il avait trouvé pour parer aux frissons qui le parcouraient. Pendant quelques secondes, le silence retomba et Arnav chercha ses mots. Il peinait, tâtonnait, comme la dernière fois sauf que là, il était parfaitement sobre et semblait éprouver encore plus de difficultés que d'habitude. « Sebastian, j-je… » Un bon début, qu'il lui incombait de relancer avec plus de vigueur. Il était venu, il avait vu et maintenant, il devait vaincre. Ou au moins aligner plus de deux mots sans avoir l'impression de se noyer. « Je ne suis pas venu pour ma guitare. » affirma Arnav d'une voix plus assurée. C'était le prétexte qu'il s'était donné pour convaincre la part de lui qui n'avait pas la moindre envie d'être ici. La part de lui qui se terrait, loin, profondément, la part de lui qui voyait en Sebastian un danger mortel. Mais il y avait une part de lui qui voyait Sebastian, qui le voyait tout court, avec ses cheveux en bataille, le tracé délicat de ses lèvres et la chaleur de ses grands yeux sombres, et c'était cette part-là qui était aux commandes aujourd'hui. « Enfin si, c'est un peu la seule que j'ai, mais si je suis venu, c'est… C'est pour toi. » murmura-t-il en baissant les yeux avant de les relever pour les ancrer fermement dans ceux de Sebastian. Il ne voulait pas fuir, pas maintenant. « Je voulais m'excuser pour la dernière fois. Je… J'ai été horrible. Tout ce que j'ai dit, et fait, et… » Il parlait plus vite qu'il ne pensait, mais il ne pouvait pas s'en empêcher. Chaque mot était une pierre et le poids sur son coeur devenait plus léger chaque seconde. « Je ne le pensais pas. Je… J'avais vraiment peur. Je suis une vraie poule mouillée, c'est ma principale caractéristique. » conclut-il. Un rire nerveux le parcourut. S'il n'avait pas pensé les mots de la dernière fois, alors que pensait-il vraiment ? Voilà une question qu'Arnav n'avait pas encore choisi de se poser.

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Sebastian Bacigalupo

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MessageSujet: Re: when i'm with you, all i get is wild thoughts.   Dim 8 Oct 2017 - 16:11

Il se sentait nul. Il aurait dû réagir autrement. Plus chaleureusement. Pas comme ça, comme si revoir Arnav ne lui faisait aucunement plaisir, comme s’il lui en voulait de ce qu’il s’était passé l’autre soir alors qu’il savait parfaitement que le jeune homme n’y était pour rien. On avait abusé de lui, on l’avait drogué, on avait fait naitre en lui des angoisses qu’il essayait peut-être de museler pour pouvoir profiter de sa soirée. Parce que Sebastian en était convaincu : le résultat de ce mélange, c’était qu’il avait entrevu ce qui se cachait réellement derrière les yeux envoûtants du musicien et qu’il n’assumait pas complètement. Ça, en soi, Sebastian pouvait le concevoir. Combien de mecs, après tout, refusaient d’accepter leur différence, si tel était le terme que l’on pouvait utiliser ? Sebastian ne se sentait pas différent, c’était la société qui le voyait différemment. C’était cette société qui empêchait des millions de gens d’être heureux, d’être ce qu’ils étaient, comme si c’était une tare, un vice. Mais le jeune serveur s’était senti mal d’être à l’origine de ce désastre, d’avoir pu initier ce sentiment chez Arnav. Il ne pouvait donc pas reprocher au jeune homme de s’être senti désorienté et affecté par une substance qui lui faisait perdre ses moyens. Mais il ne pouvait pas non plus feindre que rien de toute cela ne s’était passé, que cela ne le touchait que vaguement et qu’il avait déjà tout oublié, c’était faux. Ça lui martelait le cœur et l’esprit et il se sentait bête et impuissant mais il n’invaliderait pas ses sentiments sous prétexte qu’il n’aspirait qu’à plaire à un jeune homme qu’il ne connaissait pas. Tant pis s’il passait pour un garçon boudeur et revêche, il n’était pas de ceux qui pouvaient rire de tout et étaient insouciants, comme si tout ça, ça leur passait par-dessus la tête sans même ternir leur humeur. Il fallait remercier son père, sa réaction outragée et haineuse, sa mise à la porte et qu’il ait dû se débrouiller seul, la plupart du temps. Forcément, s’il n’était déjà pas le garçon le plus drôle de la terre avant, ça n’avait pas aidé. Sebastian refusa de penser à Teddy et à la façon dont il aurait peut-être géré les choses, les rendant moins dramatiques, plus faciles à entrevoir. Peut-être que ça aurait moins terrifié Arnav qu’un garçon ombrageux qui se vexait dès que ça ne tournait pas aussi rêveusement qu’il l’avait espéré. Un doute subsistait, toutefois : Teddy ne faisant pas dans la dentelle, il aurait pu aussi bien effrayer le musicien au point de lui faire fuir les quartiers gays pour le restant de ses jours. Mais ça, ça ne restait qu’une hypothèse qui n’aidait en rien le jeune homme à décider quelle attitude adopter et contempler ce visage qui l’avait happé dès le premier regard n’aidait pas à apaiser sa déception. Était-ce donc cette malédiction, le coup de foudre ? Devoir dévisager un inconnu et sentir son âme gémir de désir sans même connaitre la personne qui lui faisait face ? Était-elle quelque part, attendant son heure, la terrible désillusion qui lui ferait comprendre qu’il n’y avait qu’une attraction physique et que rien d’autre, chez Arnav, ne lui plaisait vraiment ? Pourtant, Sebastian n’était pas dupe, il l’avait bien décelée, cette fonte aussi soudaine qu’inattendue, de son cœur à chaque fois que le musicien ouvrait la bouche ou tournait son regard vers lui.
Du coup, Sebastian ne savait plus que penser : d’un côté, il n’aspirait qu’à voir l’autre disparaitre, pour que son trouble se dilue et qu’il puisse se morfondre dans son coin en maudissant le monde entier de sa mauvaise fortune, d’un autre, il se gorgeait de cette vue et ne parvenait pas à détourner les yeux pour reprendre sa mascarade. Il était comme aimanté par ce garçon maladroit et dont la gêne se diffusait dans l’air et accentuait celle du serveur. Heureusement qu’il était acculé, songea Sebastian. Il n’avait nulle part où fuir, autrement, il aurait sûrement déguerpi par la porte la plus proche pour ne pas avoir à subir cette confrontation embarrassante et qui lui donnait la sensation d’être un handicapé social irrécupérable. Il regarda Arnav bredouiller et se maudit. Il allait le regretter, il allait se repasser la scène en boucle et détailler chaque seconde pour voir où il aurait pu emprunter une autre voie pour faciliter leur échange. Il allait revoir, sans cesse, le moment où le musicien abandonnait la partie et tournait les talons pour aller chercher sa guitare et ne plus jamais revenir. Combien de temps se lamenterait-il ensuite de la tournure qu’avait prise leur rencontre ? Quelques jours, quelques semaines ou mois ? Ou était-ce une chance unique qu’il voyait filer devant son nez boudeur et buté ? Comment savoir ?
Un frisson lui parcourut les bras lorsqu’Arnav prononça son prénom et Sebastian se dit que c’était décidément le son plus délicieux qui lui ait été donné d’entendre depuis une éternité. Il n’avait jamais trouvé la moindre mélodie à celui-ci jusqu’à ce qu’il glisse sur la langue de cet inconnu. Déglutissant avec peine, le jeune homme attendit la suite, le cœur battant à tout rompre, refusant d’essayer d’anticiper les paroles d’Arnav, redoutant trop une déception amère si celles-ci n’effleuraient pas ses attentes. Mais les mots qu’il délivra heurtèrent Sebastian de plein fouet et, incapable de contenir le fol espoir, celui-ci retint son souffle.
- Ah bon ? s’entendit-il demander d’une voix étranglée qui lui donna l’impression d’être un croassement ridicule.
Ne sachant comment répondre, le jeune homme dévisagea Arnav d’un air interdit. Était-il toujours aussi intense ? Pouvait-il passer d’un baiser enfiévré à une peur panique puis venir, malgré sa crainte évidente, avouer à un garçon qu’il venait pour lui ? Sebastian s’efforça toutefois de calmer ses ardeurs. Il ne savait pas encore ce que cela signifiait, venir pour lui, même si c’était plus qu’il n’avait déjà pu espérer. Il préférait s’en tenir à sa méfiance naturelle et savoir le fin mot de l’histoire avant de réagir d’une quelconque façon. Mais ce fut indéniable, dès qu’Arnav se mit à présenter ses excuses, toutes les barrières qu’il s’efforçait d’ériger s’émiettèrent et son cœur s’échauffa. Le jeune homme attendit que le musicien soit arrivé au bout de ses aveux avant de répondre. Toute rancune, aussi légère soit-elle, qu’il ait pu garder de ce soir-là, s’envola. Comment aurait-il pu en vouloir une seule seconde à Arnav ? Et même si ça avait été le cas, Sebastian le savait : ça n’aurait pas persisté après cet échange.
- Ce n’était pas ta faute. Ça n’aurait pas dû arriver, personne n’a le droit de jouer avec les boissons des autres, comme ça, lui assura Sebastian en tapotant l’extrémité de son stylo sur son tableau.
Il se mordit l’intérieur de la joue, hésitant à poursuivre, avant de céder. Il avait sa part de responsabilités, après tout.
- Et je n’aurais pas dû t’inciter à boire alors que tu n’en avais pas l’habitude. C’est un peu de ma faute si ça a pu arriver…
Il n’avait pourtant pas cherché à saouler Arnav, encore moins voulu donner le sentiment de profiter de son état d’ébriété pour assouvir des pulsions débridées.  Mais finalement, c’était à ça que ça avait ressemblé, il en avait conscience et il se sentait d’autant plus mal pour cette raison.
- Du coup…, commença-t-il, le cœur gros. Je suis désolé si tu as pu croire que—que j’aie pu abuser de toi d’une quelconque façon. Ça n’est pas un bar dangereux, les gens viennent pour s’amuser, il se passe rarement des trucs comme ce qu’il t’est arrivé. J’espère que ça ne t’empêchera pas de revenir jouer…
Le jeune Bacigalupo se sentait honteux d’avoir à présenter de telles excuses mais il en allait de la réputation du GLOW comme de la sienne. Il les sentait bien, ses joues rougies d’embarras, tandis qu’il fuyait le regard d’Arnav.
- Et je promets de ne plus m’approcher de tes consommations d’une quelconque façon, dit-il en levant les mains comme pour prouver qu'il était inoffensif. Et toi, promets-moi de ne plus lâcher ton verre d’une semelle et de ne jamais accepter un verre d'inconnus lorsque tu sors quelque part.
Il esquissa un sourire qui voulait tirer vers la plaisanterie mais il avait plus l’impression de grimacer qu’autre chose.

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MessageSujet: Re: when i'm with you, all i get is wild thoughts.   Mar 2 Jan 2018 - 10:28

Ne disait-on pas qu’un criminel revenait toujours sur les lieux de son méfait ? C’était un peu cette impression qu’Arnav avait alors qu’il se trouvait là, devant Sebastian, les bras ballants et le ventre creusé, s’ouvrant un vide vertigineux. Mais de quel crime aurait-il pu être bien coupable ? Etrangement, ce n’était pas le fait d’avoir embrassé (et aimé le faire) Sebastian qui lui venait à l’esprit. C’était plutôt son comportement par la suite, sa fuite en avant et sans retour en arrière, les mots qu’il avait eu pour le malheureux serveur alors qu’il n’y était pour rien dans toute cette histoire qui n’avait été, au final, qu’un enchaînement de circonstances, une descente de Charybde en Scylla. Repenser à son attitude tordait le ventre d’Arnav qui revoyait le visage blessé de Sebastian, ses tentatives pour le calmer. Et cette image se superposait aujourd’hui à la mine prudente, presque méfiante, que lui offrait Sebastian aujourd’hui. Arnav ignorait d’où lui venait ce besoin irrépressible de regagner la confiance du jeune homme, mais il ne pouvait pas en revanche sous-estimer ce besoin d’arranger les choses, quitte à être un peu trop brusque. Mais ça n’avait pas l’air de déranger Sebastian, qui faisait plutôt bonne figure en face de lui. A moins que ce ne soit une façade ? Etait-il aussi perdu que l’était Arnav ? Suspendu aux lèvres du serveur, le jeune homme brûlait de réagir au quart de tour. « Non, non, ce n’était pas ta faute du tout. » répliqua Arnav faiblement lorsque Sebastian s’imputa la responsabilité de ce qui était arrivé. Comment pouvait-il penser un truc pareil ? Ni l’un ni l’autre n’aurait pu prévoir la tournure des événements. Ils avaient été victimes de leurs circonstances, encore une fois, et Arnav ne supportait pas l’idée que Sebastian puisse se sentir coupable. « Je ne pense pas ça du tout. Pas du tout. » souffla-t-il, ses grands yeux clignotant comme des phares en détresse. Abusé de lui ?  Si quelqu’un avait abusé dans cette situation, c’était bien Arnav et il refusait que Sebastian prenne cette responsabilité qui était complètement fausse. Abusé de lui ? Au contraire. Et quand Sebastian lui fit promettre de ne plus se laisser avoir, Arnav ne put réprimer un sourire un peu amer. « T’inquiète pas pour ça. Ce n’est pas comme si des tas d’inconnus se jetaient sur moi pour m’offrir des verres, de toutes façons… » A part Sebastian, il n’avait pas franchement eu l’occasion d’aller conter fleurette à qui que ce soit à Mount Oak et il ne comptait pas commencer. En partie parce qu’il n’avait aucune idée de comment s’y prendre, mais aussi et surtout parce que son esprit était constamment occupé par le visage du serveur. Il n’aurait pas su dire si c’était parce qu’il était hanté par le regret (mais le regret de quoi, là était la question qui le torturait) ou si parce qu’il était victime d’une sorte de maléfice depuis que ses lèvres avaient touché celles de Sebastian. Il avait parfois l’impression de sentir l’ombre de ce baiser sur sa bouche et revenait brutalement au monde réel, chancelant, vacillant, les joues embrasées par les images qui dansaient devant ses yeux. « Je suis désolé si ce baiser était nul. Pour ma défense, je crois que tu étais mon troisième baiser de toute ma vie. » Un rire nerveux secoua ses épaules noueuses et il se passa la main dans les cheveux avant de se racler la gorge. Bon sang, mais pourquoi fallait-il que les choses tournent toujours au pire avec lui ?  « Je suis venu te donner ça. » Il sortit de sa poche un rectangle de plastique noir, sur lequel il avait collé une étiquette portant le nom de Sebastian. Une clé USB, porteuse d’un message mystérieux, sur lequel il avait passé des heures et des heures après l’incident qui avait retourné son existence. Arnav la fixa quelques secondes avant de relever les yeux vers Sebastian et se mordit la lèvre avant de se lancer dans l’explication de ce geste étrange, sinon incompréhensible pour cet étranger qui ne l’était pas tout à fait. « C’est une playlist. Après ce qui s’est passé, je n’arrêtais pas de penser à toi alors je… Je ne sais pas, je préfère la musique  pour exprimer ce que je ressens. J’ai mis toutes les chansons qui me faisaient penser à toi. Tu me diras si tu aimes. » Sans attendre, peut-être parce qu’il craignait un refus ou un rire moqueur, Arnav déposa la clé USB sur un carton en face de Sebastian. Avait-il bien fait ? Chercher des chansons pendant des heures avait été une thérapie pour Arnav. Il avait bien essayé de composer quelque chose sur le piano un peu désaccordé de Cherry, mais il avait fallu se rendre à l’évidence : il manquait encore de pratique et certaines chansons exprimaient bien mieux ce qu’il voulait dire à Sebastian. Lui dire qu’il était désolé, qu’il ne savait pas pourquoi il avait fait ça, lui dire qu’il était paumé et qu’il pensait à lui et qu’il aurait voulu que ça se passe autrement. « C’était la première fois que j’embrassais un garçon. » confia Arnav brusquement, les yeux baissés sur ses chaussures. Jamais il n’aurait pensé prononcer cette phrase un jour. Jamais il n’aurait pensé être ce garçon-là, celui que sa famille craignait qu’il soit. Jamais il n’aurait pensé se retrouver un jour aussi seul, aussi démuni, aussi perdu. « Et j’ai aimé ça. Et ça me fait peur. » Parce que tu me plais. Parce que j’ai peur de ne pas être à la hauteur. Parce que je ne sais plus qui je suis. Arnav releva les yeux, soudain conscient de l’aveu qui venait de franchir ses lèvres. Il était écorché vif, complètement écrasé par le poids de cette réalisation. Il avait embrassé un garçon et il avait aimé ça. Quelque part, cette simplicité le terrifiait.[/color][/color]

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MessageSujet: Re: when i'm with you, all i get is wild thoughts.   Mer 3 Jan 2018 - 20:15

Au fond, il était un solitaire, il ne savait pas vraiment composer avec les autres. Travailler au GLOW lui avait permis d’apprendre à se faire à son environnement mais il restait un être qui vivait dans son coin, ne se mêlant qu’en de rares occasions aux autres. Il fallait toujours qu’il fasse un effort surhumain pour passer une soirée avec ses collègues. Quant à celles qu’il passait au bar, le fait qu’il les associe au travail facilitait grandement le processus d’adaptation. Mais il n’était pas un extraverti, il n’était pas fait pour offrir un sourire à toute heure de la journée. Il était à fleur de peau, intimidé, méfiant. Il ne s’offrait jamais en pâture comme il l’avait fait l’autre soir avec Arnav et il s’était dit, après avoir vu la voiture emmener le musicien, que c’était tout aussi bien. La preuve : dès qu’il baissait un peu la garde, cela lui revenait à la figure comme un boulet de canon. Ça avait de quoi le dissuader de réitérer l’exploit mais cette résolution fut vite oubliée, éclipsée par la présence d’Arnav et, tout à coup, c’était comme si Sebastian était capable de refaire les mêmes erreurs, juste pour avoir l’occasion d’embrasser le musicien comme si sa vie en dépendait. Or, sa vie n’en dépendait pas, n’est-ce pas ? Il avait vécu tout ce temps sans connaitre Arnav, ignorant totalement son existence, alors pourquoi ne pourrait-il pas continuer ? Pourquoi l’après-Arnav, avec qui il n’avait partagé qu’une soirée tumultueuse, semblait-il alors si morne et ennuyeux ? Pourquoi se sentait-il si mal à l’idée que le jeune homme puisse être dégoûté de lui ? Techniquement, il n’était pas responsable de ce qui était arrivé, il n’avait pas forcé l’alcool dans l’œsophage d’Arnav, il n’avait pas glissé une drogue anonyme dans son verre. Mais la sensation d’avoir profité d’un moment de faiblesse lui restait en travers de la gorge et il avait du mal à l’accepter.
Aussi ressentit-il une vague salvatrice lorsqu’Arnav lui assura que ça n’était pas sa faute, même s’il ne le faisait que faiblement. Tout ce que Sebastian demandait c’était qu’Arnav ne le haïsse pas. Et si leur relation devait se clore ainsi, au moins aurait-il la sensation de ne pas être un monstre. La honte était si cuisante qu’il peinait à envisager une quelconque issue positive et attendait donc que l’échange prenne fin, pour aller cultiver sa culpabilité dans son coin. Arnav eut beau parler du bout des lèvres, Sebastian l’écouta religieusement, prêt à saisir n’importe quelle absolution. Et la détresse évidente d’Arnav lui broya une fois de plus le cœur, sans qu’il parvienne pour autant à esquisser un geste dans la direction du jeune homme. Il redoutait, en un certain sens, de contredire son discours en cédant à l’envie d’apaiser la tourmente du musicien d’une caresse rassurante. Un sourire gondolé lui arqua les lèvres et il secoua la tête :
- J’ai un peu de peine à croire ça… Tu avais hypnotisé deux gars dans ce bar avant même d’en avoir franchi le seuil donc bon…
Était-ce une erreur stratégique que d’évoquer cette réalité ? Il aurait dû écarter Teddy de son chemin, comme il avait tenté de le faire l’autre soir mais c’était peut-être cette compétition ridicule qui était à l’origine de cette débandade. Si Sebastian n’avait pas tenu à prendre toute l’avance qu’il pouvait sur son collègue bien plus séduisant et charmant, n’y aurait-il pas été plus en douceur ? La précipitation de ses réactions avait conduit à un chaos total et Sebastian ruminait encore les conséquences de son désir d’être le premier, pour une fois. Il fondit toutefois à nouveau lorsqu’Arnav reprit la parole et qu’il ne put détacher ses yeux chocolat du visage du musicien, dont la nervosité se lisait sur chacun de ses traits. Sebastian ne put que miroiter son rire embarrassé et il secoua la tête :
- Pour un débutant, tu t’en sors plutôt bien, alors. Parce que je ne l’ai pas trouvé nul du tout, moi…
Sa voix se cassa et il sentit ses joues s’empourprer, lui donnant le sentiment d’être à nouveau cet adolescent aux élans irrépressibles qu’il ne savait comment contrôler. Déglutissant avec peine, le ventre tourneboulé, Sebastian esquissa un semblant de sourire et haussa les épaules. Loin de lui l’idée de se prétendre beaucoup plus expérimenté que le musicien. Ses véritables relations se comptaient sur les doigts d’une main et les histoires d’un soir, Sebastian ne savait pas si ça pouvait avoir un quelconque poids dans la balance. Après tout, on ne mettait pas le même investissement dans une relation faite pour durer que dans une étreinte enfiévrée dont la date de péremption était à l’horizon.
Sebastian baissa les yeux sur la main tendue d’Arnav et écarquilla légèrement les yeux, ne cherchant pas à masquer son étonnement. Le musicien était en tout cas plein de surprises et le serveur ne put s’empêcher d’émettre un léger soupir, à nouveau sous le charme, bercé par la voix douce du jeune homme.
- Merci. Je l’écouterai ce soir, en rentrant chez moi.
Oh, il aurait bien filé jusqu’à l’ordinateur le plus proche pour découvrir la playlist mais il devait profiter de chaque seconde qu’il pouvait passer avec Arnav, plutôt. Aussi se contenta-t-il de regarder Arnav poser la clé USB sur un carton et hocha la tête, sans trop savoir ce que cela voulait dire. Au moins était-il (r)assuré maintenant, Arnav ne le détestait pas, ne s’était pas senti abusé par lui et avait même pensé à lui, assez pour lui préparer une liste de chansons. On n’avait jamais pris cette peine pour lui et il trouva l’attention d’autant plus attachante qu’elle était teintée d’une certaine candeur et d’une douceur indéniable.
Le nouvel aveu d’Arnav fit naitre un frisson au bas de sa colonne et Sebastian darda sur lui un regard hypnotisé, comme si cette découverte auréolait Arnav d’une nouvelle lumière. Ce qui était parfaitement ridicule. Même s’il avait embrassé cent garçons avant lui, Sebastian savait qu’il n’en aurait pas été moins charmé par le musicien. Mais il se sentait privilégié – honoré, même – qu’il ait été le premier baiser masculin d’Arnav, laissant cette fois de côté l’idée qu’il ait pu s’agir d’une impulsion due à l’alcool qu’il avait absorbé trop vite, en trop grande quantité. Sebastian ne sut toutefois pas quoi répondre à cette confession et il se contenta donc d’observer Arnav jusqu’à ce que celui-ci précise avoir aimé ça. Et avoir peur de ce qu’il avait ressenti.
- Arnav, souffla Sebastian d’une voix étranglée en amorçant un pas prudent vers le musicien. Ce n’est pas à moi de te dire ce que tu devrais faire mais… mais crois-en mon expérience : enfermer ses sentiments ne fait que les rendre plus douloureux. Le truc, c’est que j’ai été forcé d’assumer qui j’étais.
Avait-il vraiment envie de se lancer dans cette conversation ? Evoquer des souvenirs qui restaient cuisants ? Et pourtant Sebastian ne se voyait pas faire autrement. Aussi poursuivit-il, après avoir pris une brève inspiration :
- Mon père m’a surpris en train d’embrasser un garçon et m’a foutu à la porte. Il ne voulait pas m’accepter tel que j’étais et pendant des semaines, je ne vais pas te mentir, je me suis senti abandonné et terriblement seul. Mais je ne l’étais pas. Il a suffi que je rencontre une personne qui m’acceptait pour qui j’étais et qui m’a montré que je n’avais pas à me formater selon les principes de la société. Alors… alors c’est peut-être horrible ce que je vais dire mais… mais ceux qui décrètent ne plus t’aimer simplement parce que tu as apprécié embrasser un garçon, c’est qu’ils ne t’aimaient pas comme il faut dès le départ.
Un sourire triste vint chatouiller les lèvres de Sebastian qui posa une main sur l’épaule d’Arnav pour exercer une pression rassurante.
- Je ne dis pas non plus que tu es gay et que tu devrais tout envoyer valser mais… mais je crois qu’il est important que tu y réfléchisses, que tu laisses l’idée t’imprégner. Tu finiras bien par savoir qui tu es et ce que tu aimes vraiment.
Le jeune homme se pinça les lèvres et lâcha l’épaule du musicien pour s’emparer de la clé USB.
- Tu sais, ça serait plus simple de te dire ce que je pense de la playlist si j’avais ton numéro… Si tu n’entends plus parler de moi, tu sauras pourquoi…, essaya-t-il vainement de plaisanter en rangeant le petit objet dans la poche de son jean.
Était-ce l’espoir qui renaissait doucement, timidement, de ses cendres ? En tout cas, une fois le malaise des premiers mots passés, Sebastian se détendit. Peut-être que la fragilité d’Arnav l’avait aidé à surmonter son manque de confiance en lui. A moins qu’il se sente tout simplement bien en compagnie du musicien.

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MessageSujet: Re: when i'm with you, all i get is wild thoughts.   Ven 26 Jan 2018 - 18:14

Arnav était sur des charbons ardents. Jamais il n'avait encore osé formuler à voix haute ce qu'il avait pensé tout bas pendant des jours après cette brève étreinte, pourtant si lourde de sens et de vérité. Il avait tenté de taire la vérité, de la réprimer, mais elle éclatait au grand jour. Et voilà qu'il avouait ce secret à celui qui avait percé à jour ses faiblesses et ses incertitudes. Etait-il masochiste ? Cherchait-il si désespérément qu'on le contredise ? Il aurait pu en parler à Cherry, après tout. Il était certain que son amie aurait prêté une oreille bienveillante à ses peurs qui l'étranglaient. Mais non, il avait choisi de se livrer à Sebastian, de se mettre à nu devant lui, comme s'il était la seul qui pouvait véritablement comprendre ce qu'il vivait. Pourquoi recherchait-il si obstinément la compagnie de ce garçon qui était pourtant la cristallisation de toutes ses angoisses ? Pourquoi lui donnait-il preuve sur preuve de sa confusion ? S'il l'avait vraiment voulu, s'il avait vraiment voulu couper cet étrange fil tendu entre eux, Arnav savait qu'il aurait pu tourner les talons et ne jamais le recontacter. Il savait aussi – et il l'admettait, résigné - qu'il en était incapable. Le serveur avait pris trop d'importance dans sa vie pour qu'il ignore ce qui se passait en lui dès qu'il le voyait. Comme à cet instant, où ses yeux de miel liquide le fixaient avec cette intensité hypnotique et qu'Arnav sentait son corps fondre. C'était comme lorsqu'il l'avait – non, comme lorsqu'ils s'étaient embrassés. Cette chaleur, ce grondement au fond de ses entrailles, ce goutte-à-goutte qui faisait naître une vague au creux de son ventre et submergeait tout son être, toutes ces sensations le rattrapaient et le submergeaient. Et le fait qu'ils soient en tête à tête n'arrangeait rien. Arnav avait beau regardé partout, il revenait inexorablement à Sebastian et ne pouvait s'empêcher de noter des détails – une mèche de cheveux, un grain de beauté, un cil Tout en Sebastian était finalement ciselé, telle une statue grecque qu'un sculpteur exigeant aurait modelé d'une main décidée à donner la vie à un marbre parfait. Ils étaient incroyablement différents l'un de l'autre, et Arnav ne pouvait s'empêcher de penser que c'était peut-être ce contraste qui créait ce courant entre eux, cette vague tranquille et sereine qui les poussait l'un vers l'autre sans même qu'ils ne le cherchent. Leurs différences qui s'imbriquaient parfaitement les unes dans les autres, comme les pièces d'un puzzle mystérieux. Après tout, il avait bien pris la playlist, non ? Pendant quelques secondes, Arnav s'était demandé si Sebastian n'allait pas lui rire au nez ou même le trouver idiot. Parce que c'était ce qu'il avait ressenti en assemblant la playlist, se disant qu'il était bien le seul à faire ce genre de choses et que ça ne faisait qu'ajouter à ce qu'il savait - douloureusement – être vrai : il était étrange, maladroit et trop nerveux. Le serveur ne semblait pas, en tout cas, prendre le pli de cette opinion et Arnav restait suspendu à lui comme s'il était en équilibre au-dessus d'une crevasse, écorché par ses propres aveux. Il était tellement sur la défensive qu'il faillit faire un pas de côté lorsque Sebastian s'approcha de lui, mais il fallut simplement la main du serveur sur son épaule pour dissuader tout mouvement de recul. Pourquoi aurait-il bougé ? A l'endroit où les doigts de Sebastian le touchaient, un frisson naquit et se diffusa dans tout son corps. Il était proche, tout à coup, et une sensation lui revient en mémoire, le tee-shirt de Sebastian sous ses doigts, la chaleur un peu humide de sa peau. Tout ce qu'il essayait de désespérément fuir semblait le rattraper et il n'eut d'autre choix que de rester là, tétanisé, le coeur aussi mou que de l'argile, ses grands yeux de biche fixant Sebastian avec incrédulité alors qu'il absorbait la terrible réalité de cette confession. Comment faisait-il pour en parler avec autant de détachement ? Pourquoi ne décelait-il aucune colère dans la voix de Sebastian, quand lui-même sentait son âme s'embraser à la braise d'une telle injustice ? « Sebastian, je... » Sa voix s'étrangla dans un murmure. Il n'avait rien à dire, rien à apporter. Il ne pouvait qu'écouter et baisser les yeux devant une telle sagesse, quand lui était incapable de prendre la moindre décision. C'était une vie bien solitaire que Sebastian lui présentait là. Il n'avait aucun doute sur la réaction de son entourage si un beau jour, il annonçait à son entourage qu'il embrassait des garçons, pire, qu'il existait la possibilité qu'il tombe amoureux de l'un d'entre eux. Une amertume fugitive passa dans les yeux d'Arnav. De toutes façons, de famille, il n'en avait plus beaucoup et il n'avait pas la moindre envie de la voir. Il releva les yeux vers Sebastian et ne put empêcher cette chaleur si réconfortante se diffuser dans sa poitrine alors que le serveur lui adressait des mots d'encouragement. Si seulement ça avait été si simple… Et puis Sebastian retira sa main pour mieux s'emparer de la petite clé USB, et à nouveau, l'esprit d'Arnav se liquidifia, dépassé par toutes les sensations que ces gestes anodins causaient chez lui. Sans parler du sourire espiègle de Sebastian. Pourquoi fallait-il qu'il soit si facilement tourmenté ? Arnav déglutit péniblement et se passa une main dans les cheveux. « Oooh, je vois. Classe. Très classe. Tu as obtenu combien de numéros comme ça ? » demanda-t-il, un sourcil haussé et un timide sourire aux lèvres. Sebastian n'était certainement pas comme lui, gauche, anxieux, et incapable de faire le premier pas même s'il en avait envie. Ce n'était pas les prétendants qui devaient manquer au jeune serveur, et cette constatation le fit légèrement ciller. Il se demandait bien ce que Sebastian avait bien pu voir en lui pour répondre à son baiser maladroit. De ce qu'il avait vu, le Glow n'était pas en pénurie de jeunes hommes désireux de tenter leur chance. A cette pensée, il se sentit rougir légèrement et se racla discrètement la gorge. Sa chance, il la voulait aussi, il ne pouvait pas le nier. Il ne demandait pas forcément la chose que les autres, mais il en avait envie. « Mais tiens, si tu le veux vraiment… 555-657-345. » balbutia-t-il, incrédule de sa propre audace. Sebastian lui faisait faire des choses dont il n'aurait jamais soupçonné avoir la force. Devait-il craindre pour le reste ? Il chassa la pensée et revint à des considérations moins frivoles. « Je suis désolé, pour ce qui t'est arrivé. Ton père, je veux dire. Il ne sait pas ce qu'il rate. S'il te voyait maintenant… Mener ta barque, comme ça, être aussi dans tes bottes… Même mes parents préféraient t'avoir pour fils. Et crois-moi, niveau exigences, ils ne sont pas les derniers. » Un rire bref et nerveux lui échappa. « Et tu as raison. Tu as raison sur tout. C'est juste… Je suis paumé. Complètement. Avec ça et puis tout le reste, ma famille, ces disparitions... » La fin de sa phrase se perdit dans des circonvolutions vaporeuses, illustrant là la difficulté qu'il avait de comprendre ce qui lui arrivait. Arnav ne chercha pas à creuser plus que ça. Il avait épuisé son quota d'anxiété pour la journée et c'est avec un sourire timide qu'il offrit à Sebastian en accrochant – fermement, sans fuite – son regard. « Bref. Maintenant que je me suis assez couvert de ridicule, je peux peut-être t'aider à faire quelque chose ? Te jouer un petit air pendant que tu te tues à la tâche ? » Après tout, c'était aussi pour sa guitare qu'il était revenu au Glow.

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MessageSujet: Re: when i'm with you, all i get is wild thoughts.   Dim 11 Fév 2018 - 13:47

Pendant longtemps, Sebastian n’avait plus jamais évoqué son père. C’était une ombre funeste qu’il préférait ranger aux oubliettes pour ne plus avoir à y songer. Il avait avoué ce qui lui était arrivé, quand il avait commencé à travailler au GLOW, parce que ça semblait la chose la plus logique : partager le traumatisme et découvrir qu’il n’avait pas été le seul à traverser une épreuve pareille. Chacun à sa manière avait sa propre anecdote qui trahissait une désillusion douloureuse mais qui avait été nécessaire pour qu’ils sortent de leur coquille. C’était triste à dire mais savoir qu’il n’était pas seul avait profondément aidé Sebastian à se faire à la solitude. Ensuite, il n’avait plus ressenti le besoin de parler de ce jour où tout avait basculé. Il avait préféré s’adapter à sa nouvelle vie, à grandir dans ce bar chaleureux, à s’y faire des amis sur lesquels il savait pouvoir compter. Tant et si bien qu’il en avait presque oublié ce qui l’avait mené là où il était. Et puis, quelques semaines plus tôt, le passé avait ressurgi sous la forme de la seule personne à vraiment savoir ce par quoi il était passé – voir son père dans une colère noire, la batte menaçante qui avait fracassé ses effets personnels, la haine incompréhensible qui était subitement née pour mieux détruire le peu de relation père-fils que Sebastian pouvait avoir avec son géniteur. Et Sebastian avait constaté que si le souvenir restait dur à accepter, il en souffrait moins qu’avant, quand c’était la culpabilité qui le rongeait et non plus la honte. Il avait vu, aussi, à quel point son camarade était resté hanté par ce jour-là. Alors, que son père l’ait fichu à la porte, Sebastian se disait parfois que c’était peut-être un mal pour un bien. Une expérience de plus dans la vie, voilà tout. La partager avec Arnav, à présent, c’était un moyen comme un autre de faire le deuil de ce qu’il ne serait jamais pour mieux embrasser ce qu’il était. Mais avait-il seulement le droit d’offrir cette vision malheureuse à un jeune homme qui peinait déjà à accepter ce qui le taraudait ? Peut-être que non, mais Sebastian songea qu’il aurait aimé avoir quelqu’un, à l’époque, pour lui servir ce même discours. Peut-être que cela lui aurait épargné bien des déceptions s’il avait pu s’y préparer plutôt que de subir les événements.
Sebastian ne se penchait cependant plus sur ce qui avait été à jamais rayé du futur, toutes les possibilités qui s’étaient éteintes aussi subitement qu’une bougie soufflée, à cause de sa jeunesse et de la bêtise qui l’avait conduit à sauter sur la première occasion pour franchir une limite floue et terriblement attirante au lieu de se dire qu’un peu de patience lui aurait offert une véritable opportunité – le genre qui ne serait pas gâchée par le retour soudain d’un père en colère et rustre. Il acceptait ce qui était sa réalité et ne cherchait pas à regretter une chose sur laquelle il n’avait plus aucune prise. Ça aussi, cela lui avait été inculqué de force, lorsqu’il s’était retrouvé avec son sac de sport gonflé de vêtements qu’il y avait fourrés à la hâte, sans la moindre réflexion, à devoir trouver un endroit où dormir. Au départ, il avait pu crécher chez l’un ou l’autre de ses potes, inventant des excuses pour expliquer son éviction et le fait qu’il ne pouvait pas rentrer chez lui et, ayant horreur des mensonges déblatérés, il avait fini par ne plus se tourner vers ses camarades inconscients pour plutôt chercher de l’aide auprès d’une communauté qui comprendrait son malheur et l’accueillerait en connaissance de cause. Il ne souhaitait à personne ce genre de péripéties. Il ne souhaitait pas qu’Arnav ait à traverser ce désert non plus mais n’était-ce pas tout aussi désertique que de devoir vivre une existence qu’il n’avait pas choisie, obligé de se plier aux attentes des uns et des autres ?
Le jeune serveur perçut une lueur indéchiffrable dans le regard du musicien, à la conclusion de ses aveux et il se sentit un peu coupable de lui offrir un tableau si pessimiste, comme s’il n’existait aucune famille capable d’accepter l’homosexualité sans que cela remue entièrement la dynamique de chacun. Alors que, en réalité, qui cela regardait-il en dehors de celui qui l’était et celui avec qui il le vivait ? Personne n’obligeait quiconque à imaginer le résultat de cette attirance. L’essentiel n’était-il pas qu’ils soient heureux, peu importe avec qui ?
- Très peu, figure-toi, répliqua Sebastian sur le ton de la plaisanterie, alors qu’il était parfaitement sincère.
Il s’offrait si peu au risque d’une déconvenue. Les fois où le courant passait, cela ne nécessitait pas d’échange de numéro puisque la soirée se finissait dans le lit de l’un ou de l’autre et que leurs chemins se séparaient au petit matin, sans que ni l’un ni l’autre ne ressente le besoin de revoir son amant d’un soir. Or, Arnav ne se résumait pas à une envie fulgurante qui passerait, Sebastian le savait. Il se connaissait. Il avait été trop rarement attiré de la sorte pour se leurrer. Oui, il se doutait que rien n’assurait que cela signifie qu’il tomberait profondément amoureux et que ça soit parti pour la vie mais, pour le peu d’échanges qu’il avait eus avec Arnav, il sentait qu’il pouvait se fier à ses tripes et au feu qui se consumait au creux de celles-ci. Aussi, quand le musicien entreprit de dicter son numéro, Sebastian s’empressa d’en prendre note :
- Attends, attends pas si vite ! s’exclama-t-il avec un léger rire dans la voix en déchirant un bout de papier où il inscrivit le numéro de téléphone d’Arnav.
Il le répéta une fois, juste pour s’assurer qu’il n’avait pas fait d’erreur (et peut-être aussi pour s’assurer que ça n’était pas l’une de ses rêveries éveillées) puis il glissa le carré de papier dans l’autre poche de son pantalon. Puis son sourire s’étiola légèrement lorsqu’Arnav reprit la parole.
- Ne le sois pas. Je ne pense presque plus jamais à lui, de toute manière. Et arrête, on s’imagine toujours que nos parents préféreraient avoir un autre gosse, qu’on n’est qu’une déception mais je ne sais pas si ce sont eux qui nous foutent le plus de pression ou si c’est nous-mêmes…
Sebastian ne savait cependant rien du climat familial d’Arnav, même si, au fond, il pouvait aisément se faire une idée. Certaines religions n’arrivaient en effet pas à admettre que l’homosexualité puisse être un phénomène normal et qu’il n’y avait pas à y amener des préceptes ancestraux ou des arguments incluant ce que la nature aurait ou n’aurait pas prévu. Après, n’était-ce pas en réalité le cas de toutes les religions ? Il se trouvait juste que certaines étaient plus véhémentes que d’autres. Le jeune serveur ne voulait cependant pas prétendre savoir de quel milieu venait Arnav. Il n’en avait pas la prétention, encore moins l’envie. Au contraire, il voulait pouvoir découvrir tout ce qu’il y avait à découvrir chez le musicien, absorbant tout ce que ce dernier voudrait bien partager avec lui.
- Avec plaisir ! J’adorerais t’entendre jouer à nouveau. Viens, je vais te montrer où est ta guitare, dit-il en frôlant Arnav alors qu’il se dirigeait vers la porte.
Après tout, à la base, il n’était nullement occupé à faire l’inventaire du stock, ça n’avait été qu’une excuse pour échapper au musicien. Et maintenant que tout semblait être plus ou moins rentré dans l’ordre, il pouvait retrouver l’ambiance moins étouffante de la salle et laisser leurs angoisses dans la petite pièce pleine de bouteilles. Sebastian vit bien l’un ou l’autre de ses collègues leur adresser un sourire espiègle mais il les ignora et grimpa sur la scène, écartant le grand rideau de velours rouge pour dévoiler l’arrière de l’estrade, où reposaient instruments et déguisements.
- C’est celle-là, je crois ? dit-il en désignant la guitare qui reposait dans un coin, comme s’il doutait alors qu’il voyait Arnav à chaque fois qu’il posait les yeux dessus.
Il attrapa l’instrument avec précaution et la tendit à son propriétaire avec un sourire penaud, comme si chaque fois qu’il touchait Arnav (ou quelque chose qui lui appartenait) un courant électrique le traversait, aussi évident que la lueur brûlante qui sourdait dans son regard chocolat chaque fois qu’il se gavait de la vue du musicien (ce qui était trop rarement au goût du jeune Bacigalupo).

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