a ghost, that is what you are.


Partagez | 
 

 a ghost, that is what you are.

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage

Rae Lynch

avatar

CRÉDITS : hershelves, tumblr.

INSCRIT LE : 14/01/2017
MESSAGES POSTÉS : 175


LOOK IN THE MIRROR
RELATIONS:
DISPONIBILITÉ RP:

MessageSujet: a ghost, that is what you are.   Sam 19 Aoû 2017 - 12:33


ahri + gloria

Contrairement à ce que croyait la plupart des gens, vivre dans la rue n'était pas plus facile en été. La peau gelée par l'hiver brûlait comme du papier. Les lèvres se desséchaient, faute de pouvoir trouver à boire régulièrement. Le goût du sang se déversait alors sur la langue pâteuse, rappelait des souvenirs qu'on aurait voulu oublier. Les parcs étaient envahis de gamins, de clones-jardiniers, de patrouilleurs ; il n'y avait pas un banc de libre, et si par miracle on en trouvait un, on en était presque aussitôt chassé par un agent municipal zélé. La nourriture pourrissait plus vite dans les poubelles ; il fallait batailler avec ces saletés de raton-laveurs, faire attention à ce que leurs petites mains noires et griffues ne vous filent pas le tétanos ou une fièvre à s'en sortir les yeux de la tête. Les centres d'aide recevaient moins de donations, il y avait moins de lits. Dans la rue, il y avait moins de regards, moins de piécettes balancées à la va-vite. Tout ça parce que la misère avait l'air plus douce au soleil.
Cela faisait quelques jours qu'Ahri tournait en rond, la nuque brûlée, le regard flou, les lèvres si craquelées qu'ouvrir la bouche et mastiquer lui faisait mal. Gencives en feu. Gorge comme du papier de verre. Économise ta salive, soldat : c'était son sergent qui lui parlait, un vrai miracle, parce que le sergent était mort, il avait même assisté aux funérailles, il revoyait le cercueil drapé de bandes rouges et blanches, parsemé de petites étoiles argentées sur fond bleu. Il revoyait l'assemblée compacte, les petites filles en robe noire qui pleuraient, sa femme au visage impassible, comme si elle avait su d'avance que ça arriverait. Sa femme. Gloria lui apparut comme dans un rêve. La Gloria du lycée, celle qu'il regardait avec espoir, qui se retournait en cours d'anglais pour lui adresser un sourire. Oh, ce sourire. Oh, Gloria.
Pour épancher sa soif, Ahri avait tenté plusieurs fois de se rendre au lac mais à chaque fois, il s'était perdu. A chaque fois, quelque chose le déconcentrait : le claquement d'une portière de voiture, un rayon de lumière, un visage qu'il croyait reconnaître. Depuis quand n'avait-il pas mangé ? L'autre jour, en passant devant une vitrine, son reflet lui sauta à la gorge : il avait maigri, ses yeux étaient émaciés. Comme ceux d'un animal terrifié et affamé. Animal. En était-il un ? Il n'était qu'une proie, pourchassée par un monstre invisible qui lui ressemblait. Et ces derniers temps, il avait comme la sensation que la fin était proche. Qu'il ne pourrait pas échapper au monstre plus longtemps. Il le sentait dans son corps affaibli, dans son esprit qui ne cessait de sauter comme un fusible endommagé. Il savait aussi qu'il n'y avait qu'un seul endroit où il pourrait être en sûreté, et il se tenait devant, incapable de retracer son errance. Il pouvait être là depuis une heure ou une minute. Là, devant la maison qu'il associait aux souvenirs les plus heureux de sa vie. Là, devant la maison où il habitait – il y a une éternité de cela – avec Gloria. Nerveux, Ahri se tordait les mains. A quelques mètres de là, un panneau municipal lui apprit qu'on était en milieu de journée, un mardi en plus de ça. Gloria devait donc être sortie – elle avait une vie, c'était quelqu'un de bien, une professeur. Il avait toujours été fier d'elle. Qu'un idiot comme lui ait réussi à plaire à une fille comme elle, c'était un mystère qu'il ne s'expliquait pas. Beaucoup de choses ne s'expliquaient pas en ce monde, se rappela-t-il. Beaucoup de choses n'avaient aucun sens.
Il aurait dû partir, il le savait bien. Mais il avait faim, et soif. Ses yeux le brûlaient. Son corps semblait couvert d'une croûte de poussière. Peut-être que ce n'était que des excuses. Peut-être qu'il avait juste envie de voir la maison, juste quelques minutes. Peut-être qu'il voulait juste entrer. De toute façon, il était là. Économise ta pensée, soldat : la voix du sergent, encore. Par réflexe, il tourna la tête. Au lieu du sergent, il croisa le regard d'un petit clone qui se détourna bien vite. C'est eux qu'on aurait dû envoyer à la guerre, songea-t-il en un éclair qu'il regretta aussitôt. Personne n'aurait dû être envoyé à la guerre.
Comme un robot, il traversa la rue déserte et poussa la porte de la barrière. Des grosses lettres de sang s'étalaient devant ses yeux : TU NE DEVRAIS PAS ETRE ICI. Il les effaça, barbouillant sa vue d'un rouge sombre qui se confondait avec celui des fleurs du jardin. Il monta les petites marches du porche, trouva la clé sans effort et la fit cliqueter dans la serrure. TU NE DEVRAIS PAS ENTRER. Il effaça à nouveau les lettres – elles se réduisirent en poussière lorsqu'il pénétra dans l'entrée. Immobile, suspendue dans le temps, la petite maison n'attendait qu'un invité pour se remettre à vivre. Des images du passé vinrent se substituer au présent. Gloria enlevant ses talons, promettant qu'elle n'en remettrait jamais. Gloria lisant à la fenêtre de la cuisine, en train de croquer dans une pomme. Odeurs de petit-déjeuner, de café, de produits ménagers. Rires lointains, fredonnements discrets, bruit des pages tournées. TU N'AURAIS JAMAIS DU REVENIR. Juste un peu. Ahri le promettait, il ne resterait pas longtemps. Juste le temps de se changer. Juste le temps de manger. Gloria était au travail. Elle ne saurait jamais qu'il était passé par là.
Prudemment, il monta à l'étage. Mais rien de dangereux ne l'attendait là-haut. Juste une odeur de propre, un peu de désordre. Anxieux, il entra dans la chambre – leur chambre ? Il ne percevait pas la présence d'un autre homme. Etait-ce encore sa chambre pour autant ? Il n'y avait qu'un moyen de le vérifier. A pas de loup, il ouvrit le tiroir gauche de la commode, celui qui était censé contenir ses affaires. Ses pulls, ses t-shirts étaient là. Tout était là. Je ne suis jamais parti. SI TU L'ES.
Il n'attendit pas. Il se choisit rapidement une nouvelle tenue, se déshabilla entièrement et se glissa dans la salle de bain. Il pouvait sentir l'odeur de Gloria, celle de ses cheveux. Il l'imagina se glisser sous la douche, pester parce que l'eau prenait trop de temps à chauffer. La rejoignait-il ? La prenait-il dans ses bras, murmurait-il une plaisanterie ? Il aurait voulu. Mais il ne pouvait pas.
A la place, il laissa l'eau le submerger, le noyer presque. Elle le brûlait mais au moins, la poussière et le sang disparaissaient. Il se frotta énergiquement, il aurait voulu là pour toujours. Mais le temps lui était compté, il le savait, et en bon soldat, il fut sorti, séché et prêt en moins de trois minutes. Ses vieilles affaires roulées en boule dans ses mains, il descendit – se retenant de jeter un dernier un regard à la chambre – trouva un sac poubelle dans la cuisine et y jeta les fripes usées. Être dans la cuisine réveilla sa faim et il ouvrit le frigo dans l'espoir de trouver quelque chose. La culpabilité lui grignotait la nuque alors qu'il se servait un verre de jus d'orange, la honte l'assaillit alors qu'il se préparait un sandwich. Voleur dans sa propre maison. Il mordit dans le pain avec un plaisir coupable.
Il allait se servir un second verre de jus d'orange lorsqu'il entendit un bruit de porte et de serrure qui le pétrifia. TU NE DEVRAIS PAS ETRE LA. Le verre lui échappa des mains, vint éclater contre le sol en un millier d'éclaboussures et de petits morceaux de verres. Le bruit le fit frissonner, envoya une décharge électrique dans sa tête. Le bruit des pas se rapprochait. Son coeur allait éclater. Gloria apparut, Ahri en eut le souffle coupé. Elle lui manquait tellement qu'il ne savait même plus placer des mots sur la sensation qui lui déchirait le corps à cet instant. Il n'aurait pas dû être là, pas comme ça. Il n'avait pas le droit. « Gloria. » finit-il par dire. Sa voix était écorchée comme s'il devait parler avec des échardes dans la bouche. « Je… Je vais nettoyer. » ajouta-t-il précipitamment, le regard plein de détresse. Ne me regarde pas, avait-il envie de lui dire. Quand tout ce qu'il aurait voulu faire, lui, c'était la contempler, encore et encore.

________________

- they say good boys go to heaven, but bad boys bring you heaven.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité



MessageSujet: Re: a ghost, that is what you are.   Mer 23 Aoû 2017 - 20:55

Tandis qu’elle faisait la file pour récupérer le pantalon qu’elle avait apporté pour qu’il soit repris à la taille, Gloria passait en revue les photos qu’elle avait postées sur son compte Instagram. Cela faisait une éternité qu’elle n’y avait plus rien ajouté et la dernière mise à jour remontait à plusieurs semaines avant qu’Ahri ne revienne à Mount Oak. Etrange comme elle avait fait la morte sur le réseau social, comme si elle se doutait que le jeune homme qui lui était revenu n’était pas le même qu’auparavant, différent de celui qu’elle adorait prendre sous tous les angles pour l’afficher partout – sur le net comme sur les murs de leur maison ou sur l’arrière-plan de son pc. Au départ, elle avait pensé que c’était uniquement parce qu’elle savourait son retour et qu’elle ne voulait pas perdre une minute à essayer de trouver un filtre qui rende encore plus beau son fiancé. Mais elle s’était leurrée. Au fond, elle avait senti la métamorphose dès les premières heures mais elle l’avait associée au décalage horaire, à la difficulté à se réinsérer dans un monde où sa vie ne dépendait pas de sa vigilance. Gloria avait tout fait pour adoucir la transition, tentant de lui prouver qu’il était aimé, qu’elle était là, toujours, puis, réalisant qu’il avait justement besoin d’espace, elle s’était efforcée de le libérer, lui laissant le choix de venir à elle s’il en ressentait le besoin. Était-ce à ce moment-là qu’elle aurait dû opter pour une autre tactique ? Ou leur couple avait-il été voué à s’effilocher sous ses yeux sans qu’elle puisse y faire quoi que ce soit, parce qu’Ahri était trop marqué par les mois passés si loin d’elle ? La plupart du temps, elle tâchait de ne pas y penser, elle s’occupait l’esprit afin de ne pas plonger dans une étude approfondie de son attitude, consciente qu’elle ne saurait jamais quelle aurait dû être son approche. Il n’y avait que quand elle était inactive qu’elle ne pouvait repousser le trouble et la culpabilité. Or, que pouvait-elle faire d’autre, là, alors que deux autres clients se trouvaient encore devant elle ? Comme bon nombre des gens qui l’entouraient, à défaut d’avoir envie de promener son regard alentour pendant un quart d’heure, elle avait sorti son téléphone et avait machinalement appuyé sur l’icône de la célèbre application. Le sourire éblouissant d’Ahri lui avait sauté aux yeux et elle avait senti une vague de nostalgie lui prendre la gorge. Mais au lieu d’éteindre au plus vite pour chasser ces souvenirs douloureux, Gloria fit glisser son doigt sur l’écran et remonta le temps, à défaut de pouvoir le faire en vrai. Elle sourit rêveusement en raccrochant les clichés aux sensations qu’ils évoquaient et elle se perdit dans la contemplation au point de ne pas voir que la file avait continué à avancer et que c’était désormais à son tour.
- Mademoiselle ?
Le ton poli trahissait une certaine impatience et Gloria sursauta, éteignant instinctivement son téléphone avant d’aller vers le propriétaire de la boutique avec une moue confuse.
- Pardon, je ne vous avais pas entendu, dit-elle avec un sourire contrit avant de lui tendre le ticket chiffonné sur lequel était inscrit son numéro.
Le patron haussa simplement les épaules et se détourna pour aller chercher le sac en plastique qui contenait le pantalon. Gloria régla la note et s’empressa de partir, son colis coincé entre son bras et sa hanche tandis qu’elle cherchait les clés de sa voiture.
S’il y avait bien un seul avantage à avoir été quittée par son fiancé, songea Gloria, c’était bien la cure d’amincissement gratuite à laquelle elle avait eu droit. Elle avait dû amener la moitié de ses pantalons et une robe ou deux ou pour les ajuster à sa taille affinée mais elle aurait nettement préféré retrouver sa corpulence habituelle et avoir Ahri à ses côtés. Elle jeta son fardeau dans le coffre et reprit rapidement le volant. Elle n’avait aucune envie de sortir, aujourd’hui – comme trop souvent, peut-être, sa seule incartade récente ayant été son rendez-vous avec Remus – et n’avait qu’une hâte : retrouver le calme de la maison, troquer sa tenue actuelle contre un short et un t-shirt et lire ou essayer d’attaquer la pile de vêtements qu’elle avait à repasser. Malheureusement, depuis qu’elle vivait seule, les corvées ménagères lui semblaient secondaires et elle les repoussait autant que possible, ne s’y attelant que si elle savait qu’elle allait avoir de la visite.
Elle roula mécaniquement jusqu’à l’Elysium District où Ahri et elle avaient acheté leur maison, sans même se rendre compte de ses gestes et lorsqu’elle arriva dans son quartier, elle dut se parquer à quelques dizaines de mètres de la maison, les places étant toutes prises au niveau de leur demeure. Elle était si distraite qu’elle en oublia de reprendre le sac et se dirigea vers chez elle sans réaliser que celui qu’elle attendait désespérément depuis des mois se trouvait précisément là. Ce n’est qu’une fois parvenue sur le porche qu’une drôle de sensation la traversa, sans qu’elle parvienne à l’identifier. Sa main s’arrêta à quelques centimètres de la serrure et elle fixa la poignée comme si elle essayait de se remémorer quelque chose sans savoir quoi. Le cœur soudainement lourd, Gloria enfonça la clé et poussa la porte, attentive à ce sixième sens qui lui criait qu’il y avait une anomalie. Pensée qui disparaitrait dès qu’elle poserait les yeux sur son fiancé, dont elle ne savait pas si elle devait en parler au passé ou non, et s’en voudrait d’avoir associé le terme anomalie à la sensation qui l’avait étreinte quand il n’y aurait dû y avoir aucune étrangeté à voir le jeune homme entre ces murs. Et le son brutal du verre qui éclate en touchant le sol corrobora l’impression de pénétrer dans une bulle qui vint à éclater dès qu’elle posa un pied dans le hall. À aucun moment Gloria ne songea qu’il puisse s’agir d’un voleur, la notion de danger ne lui effleura pas l’esprit tandis qu’elle avançait, le cœur en pagaille, vers la cuisine. Elle s’arrêta dans l’embrasure de la porte, le souffle court, les yeux écarquillés, et tomba nez-à-nez avec le fantôme de son fiancé.
Parce que l’homme qui se tenait face à elle n’était plus que l’ombre d’Ahri. Ses traits émaciés, son teint blafard, la lueur coupable qui brillait dans ses yeux, comme s’il avait été pris la main dans le sac, tout ça avait l’apparence de celui qu’elle aimait depuis qu’elle était adolescente, et en était si éloigné qu’elle crut un instant avoir une vision déformée de la réalité. Clignant des paupières d’un air hébété, Gloria fixa Ahri quelques secondes puis jeta un œil circulaire à la pièce, avisa le verre qui avait volé en éclat et les éclaboussures orange qui témoignaient de ce qu’avait été son contenu. Même sa voix était déformée, comme s’il peinait à l’utiliser, et Gloria sentit l’instinct ressurgir : celui qui la poussait à aller vers Ahri, à l’enlacer, à lui prendre le visage entre les mains et à appliquer ses lèvres sur chaque centimètres de son visage. Mais ses jambes n’auraient pas pu lui obéir et, surtout, elle craignait d’effrayer Ahri, comme si elle avait sous les yeux un oiseau prêt à s’envoler s’il était effarouché par un mouvement brusque. Alors Gloria déglutit avec peine, laissa doucement tomber son sac à main à ses pieds et lui ordonna doucement :
- Ne bouge pas.
Elle avait agrémenté ses mots d’un simple geste de la main, comme pour l’inciter à s’asseoir et elle fit rapidement le tour de la table, par le côté opposé à celui où il se trouvait et elle alla chercher de quoi ramasser les débris de verres. Silencieusement, les membres raides, elle s’affaira à faire disparaitre les éclats transparents et essuya le gros du jus d’orange, décidant que le reste pouvait attendre. Et quand elle n’eut plus rien sur quoi se concentrer, elle revint à l’objet de ses tourments, celui vers lequel toutes ses pensées étaient tournées. Constamment. Les grands yeux verts de la jeune femme détaillèrent le visage marqué d’Ahri et elle sentit sa gorge se nouer, tandis qu’elle refoulait les larmes qu’elle ravalait depuis bien trop longtemps.
- Est-ce que… est-ce que je peux te toucher ? souffla-t-elle en esquissant un geste de supplique avec les mains, les paumes tournées vers le haut, comme si elle voulait lui prouver qu’elle n’était pas dangereuse.
Avant, elle n’aurait même pas eu l’idée de demander sa permission, elle serait venue se lover contre lui, entre ses bras rassurants ou le long de son dos, la joue posée entre ses omoplates, pour se gorger de sa délicieuse chaleur. Elle l’aurait embrassé sans prévenir, aurait frotté son nez contre l’arrière de son crâne, inspirant profondément le mélange d’odeurs qui émanaient de lui après une longue journée. Mais, désormais, elle avait si peur de le voir détaler qu’elle n’osait pas prendre les devants. Alors elle garda une distance respectueuse, quand bien même ces quelques centimètres étaient une véritable torture.
Revenir en haut Aller en bas

Rae Lynch

avatar

CRÉDITS : hershelves, tumblr.

INSCRIT LE : 14/01/2017
MESSAGES POSTÉS : 175


LOOK IN THE MIRROR
RELATIONS:
DISPONIBILITÉ RP:

MessageSujet: Re: a ghost, that is what you are.   Sam 30 Sep 2017 - 18:13

Il était pétrifié dans sa tête, Ahri courait. Il courait loin, très loin d'ici, sans s'arrêter. Il aurait juré que ses pieds ne foulaient plus le sol de la cuisine mais la terre nue des rues de ce village au nom interdit. Le soleil lui écrasait la tête et le silence comprimait sa cage thoracique. Autour de lui, seuls les murs subsistaient – toute vie humaine avait disparu. S'étaient-ils envolés ? Etaient-ils partis ? Où étaient les villageois ? Et surtout, où était-il, lui ? Ici ou ailleurs ? Plutôt ailleurs. Le village disparut à nouveau sous ses yeux incrédules. Il avait cessé de courir pour revenir au point de départ, comme s'il avait parcouru le globe en quelques secondes à peine. Le décor revint à la normale – mais qu'est-ce qui était normal, ces temps-ci ? - et sa cuisine se redécoupa dans la lumière de fin d'après-midi, décor paisible où il n'était qu'une grotesque aberration, l'erreur d'un chef-opérateur fou. Alors que Gloria, elle, appartenait parfaitement à la scène. Elle en était même le centre, vers lequel tous les regards ne pouvaient que se tourner. Gloria. Ahri la fixait, comme halluciné, paralysé. Lui qui avait d'habitude du mal à discerner la réalité du reste était frappé de plein fouet par l'impossible vérité de sa silhouette fine, de son visage fatigué mais toujours empreint de cette douceur irréelle, trop belle pour être vraie, de son parfum léger. Il en tremblait presque et lorsqu'elle bougea, il sursauta. Incapable d'émettre un son, un mot compréhensible, il fut condamné à la regarder évoluer dans un espace qui autrefois – si loin, si longtemps – avait été le leur. Sans le vouloir, elle convoquait des souvenirs semblables à des plaies ouvertes, des moments lointains où tout était simple. Une époque où ils n'avaient guère d'autres soucis que celui de s'aimer comme des fous. Une époque révolue. Ce n'était pas l'amour le problème, c'était lui, lui et ses bouts de verre dans la tête, son esprit hérissé de barbelés, son corps criblé de balles. Son coeur broyé. Son âme éparpillée aux quatre vents. Il n'attendait pas de Gloria qu'elle comprenne. Il savait qu'il n'aurait pas dû être là ; il ne pouvait juste pas partir, ses pieds semblant être collés au sol. Peut-être était-ce sa punition. Peut-être que ses pas l'avaient guidé là pour une bonne raison, pour exorciser ses crimes ? Pour qu'il voit en face ce qu'il perdait, là, juste à quelques centimètres de lui. Recroquevillé sur lui-même, Ahri rentrait les épaules et baissait les yeux. Sans s'en rendre compte, il se tordait les doigts, grattant la peau sur les phalanges dénudées de leur crasse mais encore écorchées, jusqu'à ce que la peau se rompe à nouveau et que de minuscules gouttes de sang apparaissent. Il n'aurait jamais dû se trouver là. C'était une mauvaise idée depuis le début. Observer Gloria mettait ses nerfs à feu et à sang. Il s'en voulait d'avoir fait tomber le jus d'orange, il s'en voulait de la voir se courber et réparer son désordre, comme d'habitude. Il n'était bon qu'à ça, lui causer de la peine et des ennuis. Déjà, quand ils étaient adolescents, il était celui qui l'entraînait sur le mauvais chemin. Il n'était ni un élève particulièrement brillant, ni promis à un grand avenir. Il était juste Ahri, plus doué pour les bêtises que pour quoi que ce soit d'autre. Et elle était cette girl next door à la perfection déconcertante. Et elle l'avait choisi, pour une raison qui lui échappait toujours. Et il était parti, idiot qu'il était, il était parti faire une guerre chimérique qui n'avait servi à rien ni personne si ce n'est ceux qui n'avaient pas servi de chair à canon, d'un côté comme de l'autre. Le reste avait été sacrifié sur l'autel de la violence, déesse impitoyable et affamée.
Il aurait pu rester longtemps ainsi, statue de sel pétrifiée, si Gloria ne s'était pas approchée de lui. Du coin de l'oeil, Ahri la vit approcher et il ne put empêcher un mouvement de recul. Il n'avait pas peur d'elle ; c'était pour elle qu'il sentait ce sentiment grandir dans sa poitrine déjà consumée. Elle ne pouvait pas avoir idée. Elle ne pouvait pas comprendre qu'il était quelqu'un d'autre maintenant, quelqu'un qui ne méritait pas son attention, sa douceur, la douleur qu'il lisait sur son visage de madone. Elle leva les mains et Ahri avala l'angoisse qui tomba directement dans son estomac. Il aurait voulu la suivre, se laisser entraîner au sol, disparaître sous la surface. Il n'appartenait plus à ce monde et Gloria n'avait pas à le suivre dans sa chute damnée. Il la fixa, tâchant d'ignorer les deux mains glacées qui se refermaient autour de sa gorge et qui serraient, serraient, serraient. « Je… Je sais pas si c'est une bonne idée. » finit-il par croasser avec difficulté. Sa voix était rauque et écorchée, comme ses phalanges. Croiser le regard de Gloria était une torture et il déglutit péniblement. « Je ne voudrais… pas te faire de mal. » Mais il lui en faisait déjà, pas vrai ? C'était juste une excuse générique pour ne pas avoir à faire face, pour ne pas avoir à franchir la ligne qu'il s'imposait. Qu'il leur imposait. Il n'avait pas envie de la toucher avec ses mains couvertes de sang. Avec ces mains qui avaient répandu la haine et la mort autour de lui. Il ne méritait pas de l'approcher. Il n'aurait jamais, jamais, jamais dû venir. « Gloria, je... » Il y avait trop de choses à dire, trop d'explications à donner et qui ne viendraient pas parce qu'il ne parvenait à formuler ce qui éclatait comme des éclairs dans son crâne torturé. Parce qu'il ne parvenait pas à mettre des mots sur ce qui le traversait comme des coups de couteau. Il voulait juste se laisser tomber au sol et ne plus avoir à penser, et ne plus avoir à voir, et à vivre. C'était un fardeau trop lourd, il n'en voulait pas. Seulement, comment le dire à Gloria ? Comment lui annoncer qu'il renonçait, qu'il passait son tour ? Il ne pouvait pas lui faire ça. Il ne voulait pas faire plus de mal à son amour. En attendant, il ne pouvait s'empêcher de la regarder malgré les coups de cisaille qu'il se prenait en plein coeur et le manque d'elle, de leur vie, revint le frapper comme un uppercut. Ses mains levées ressemblaient plus à une barrière entre eux qu'à un geste accueillant et il se détesta de penser ça d'elle, d'eux. Comment avait-il pu les conduire jusqu'à cette situation ? Il déglutit à nouveau et releva difficilement les yeux. « Je… suis désolé, je… j'aurais pas dû venir, je... » Il recommençait à s'embrouiller, à ne plus comprendre comment il était arrivé là. « Je me suis perdu... » ajouta-t-il. Sans vraiment savoir si son aveu était à prendre au littéral ou au figuré.

________________

- they say good boys go to heaven, but bad boys bring you heaven.
Revenir en haut Aller en bas

Invité
Invité



MessageSujet: Re: a ghost, that is what you are.   Mer 25 Oct 2017 - 20:36

Si elle avait su qu’en le laissant partir, elle ne récupérerait pas celui qu’elle avait connu, Gloria se serait opposée à son départ. Elle aurait fait valoir tous les arguments possibles, en tout cas, tout en sachant qu’elle n’aurait jamais eu la force et l’autorité nécessaires pour le pousser à rester. Son homme, si stable, si fort, si confiant, sur lequel elle reposait entièrement. Comment aurait-elle pu se douter que là-bas, à l’autre bout de la Terre, se trouvait quelque chose qui pouvait le briser, le changer à jamais ? Et pourtant elle ne l’aimait pas moins pour autant. Ça, elle le sentait, au plus profond de sa poitrine. Cet amour qui était fait pour durer, qui n’avait pas bougé d’un millimètre, qui ne faiblirait jamais, malgré les épreuves que la vie mettait sur leur route. Mais ça ne rendait pas la situation moins pénible pour autant. Pas alors qu’elle contemplait ce fantôme égaré qu’elle ne savait comment approcher. Pas alors qu’elle aurait voulu l’aider à porter le poids qui pesait sur lui, le soulager de la peine évidente qui le traumatisait. Face à un Ahri aussi démuni, Gloria se sentait impuissante et stupide. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était suivre son cœur, son instinct, en espérant qu’ils la guident dans la bonne direction et ne fassent pas fuir son fiancé. Or, il était évident que le moindre faux pas romprait cette bulle fragile dans laquelle ils évoluaient sur la pointe des pieds. Mais elle ferait preuve de patience, quand bien même son désir le plus ardent, à cet instant, aurait été de combler la distance pour courir à lui, l’envelopper de ses bras aimants, ses bras qui l’avaient attendu, tout ce temps qu’il passait à risquer sa vie ailleurs, pour des idéaux que Gloria ne comprenait pas toujours. Il aurait dû rester avec elle, voilà ce qu’elle se disait. C’était égoïste, elle en avait parfaitement conscience, mais c’était tout ce que son esprit tétanisé pouvait formuler comme pensée logique. Il aurait dû rester avec elle, ne pas l’abandonner, ne pas aller au devant du danger, ne pas offrir sa vie pour des gens qui se fichaient pas mal de son sort. Il aurait pu être utile ici, autrement, mais en sécurité. Ça ne servait cependant à rien de raisonner ainsi et Gloria s’efforça de chasser ces ‘et si’ stériles qui ne panseraient pas les plaies ouvertes actuelles. Alors la jeune femme chercha au fond d’elle la force de contempler le désastre sans s’effondrer, elle observa Ahri avec une fébrilité évidente mais résista au besoin primaire qui lui tenaillait cruellement le ventre.
Comme elle aurait souhaité pouvoir lire ce qu’il se tramait dans son esprit tourmenté ! Et en même temps, elle redoutait ce qui pouvait s’y trouver. Ce devait être horrible, pour qu’Ahri soit dans cet état-là, pour qu’il paraisse si distant, présent physiquement mais pas mentalement. Elle voyait presque le vide qui l’auréolait, qui le cernait, qui l’emprisonnait tandis qu’il contemplait la cuisine comme si c’était un endroit étranger. Alors qu’il était chez lui. C’était une douleur insoutenable que de voir ce tableau écorché où le personnage central de son existence tremblait comme une feuille, comme s’il craignait qu’un monstre allait surgir du four ou d’un placard. Gloria aurait voulu ouvrir toutes les portes pour lui montrer qu’ils ne contenaient que de la vaisselle – celle qu’ils avaient choisie – et des boites en tous genres – de conserve, de céréales, de biscuits, vides ou remplies. Mais cela aurait signifié faire un mouvement brusque et elle ne pouvait pas se le permettre. Aussi resta-t-elle silencieuse, immobile, attendant un signe de sa part, pourvu que ça ne soit pas celui de sa fuite affolée.
La réponse d’Ahri la peina mais elle n’en fut pas surprise. Elle aurait aimé avoir ce pouvoir magique qui consistait à soigner tous ses maux d’une simple caresse ou d’un simple baiser mais elle doutait que les blessures les plus graves soient visibles. Elles étaient dissimulées sous la peau, derrière ce regard désorienté, à l’intérieur de ce cœur paniqué. On ne lui avait pas donné les outils pour faire face à tant de détresse. Le seul avantage, c’était qu’elle en oubliait la sienne dès qu’elle posait les yeux sur Ahri. Alors, seulement, sa solitude n’était plus qu’un détail, la monotonie de son quotidien plus qu’un élément ridicule, le désert de son avenir, un paysage abstrait qu’elle pouvait chasser de son esprit.
- Tu ne m’en feras pas, murmura-t-elle en écho à ses craintes, la gorge si nouée qu’elle n’était pas certaine que les mots soient parvenus à franchir ses lèvres figées.
Elle avait inconsciemment secoué la tête, emportée par une assurance qu’elle ne ressentait qu’en présence d’Ahri. Il ne lui ferait pas de mal, elle en était persuadée. Et s’il le faisait, ça n’était pas intentionnellement et elle pourrait le supporter. Et puis, pouvait-il y avoir plus douloureux que son absence, que l’inconnu dans lequel voguait leur couple ? Gloria ne réalisa qu’elle retenait son souffle qu’au moment où il prononça son prénom et qu’elle sentit son cœur flancher dangereusement.
- N—non, ne dis pas ça, le supplia-t-elle en avançant d’un pas sans s’en rendre compte. Tu es chez toi, tu seras toujours chez toi.
Elle ne comprenait pas le sens de sa phrase. Comment pouvait-il être perdu alors qu’il était à la maison ? Mais elle se doutait bien qu’il devait y voir un sens tout particulier et elle refusait de le détromper si c’était ce qu’il pensait.
- Reviens à la maison, le conjura-t-elle en glissant délicatement les mains sur ses joues, lorsqu’elle aurait voulu dire reviens-moi. Si tu préfères dormir seul, je peux préparer la chambre d’amis et y dormir. Si tu veux que je te laisse tranquille, j’irai me promener. Si tu veux manger quelque chose en particulier, je te le préparerai. Mais ne repars pas, je ne supporte pas de ne pas te savoir quelque part en sécurité.
Lui donnait-elle là l’occasion rêvée de lui dire qu’il avait trouvé un autre logement ? Mais, dans ce cas, pourquoi être revenu ici en catimini ? Personne ne prenait soin de lui, visiblement, et le voir aussi mal en point lui écorchait le cœur et l’âme. Elle aurait supporté n’importe quelle situation si ça voulait dire qu’elle pouvait veiller sur lui le temps qu’il se remette. Mais se remettre de quoi, au juste ? Se remettrait-il seulement un jour ? Elle voulait croire que oui mais il semblait si lointain, si différent, qu’elle redoutait une convalescence longue et difficile. Mais qu’importe ! N’était-ce pas ce qu’elle aurait promis, s’ils avaient été au bout de leurs projets ? Qu’elle lui serait toujours fidèle, dans la joie et dans la douleur ? Dans la santé et dans la maladie ? Elle ne doutait pas un instant d’y arriver. Mais lui ? Était-ce dans leur relation qu’il était perdu ? Était-ce ce qu’il essayait de lui dire ?
Revenir en haut Aller en bas

Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: a ghost, that is what you are.   

Revenir en haut Aller en bas
 
a ghost, that is what you are.
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
BROKEN MIRROR :: THE GRAVEYARD :: TURNING INTO DUST :: A Walk Down Memory Lane-
Sauter vers: