the one that's gonna hold me down. (roman)


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Reilly Sadler

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MessageSujet: the one that's gonna hold me down. (roman)   Dim 13 Aoû 2017 - 0:10

Can you tell me, oh, would you lead me on,
Would you start me over ?
I'm ready to be torn apart.
roman / reilly
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Il y avait quelque chose de très perturbant dans le fait de se retrouver célibataire à vingt-neuf ans. Reilly Sadler avait toujours envisagé une vie linéaire et prévisible : des études sérieuses, un travail sérieux, un couple sérieux, le mariage, les enfants. Un minuscule grain de sable était pourtant venu enrailler la machine bien lancée. De tous les hommes que Reilly aurait pu avoir à l'époque d'Harvard (et dieu seul savait combien ils avaient été nombreux, pas toujours pour les bonnes raisons d'ailleurs), il avait fallu qu'elle jette son dévolu sur le seul qui n'était pas en mesure de lui retourner la faveur. Cela n'avait absolument rien de surprenant, cela dit, elle avait toujours eu le chic pour choisir précisément les personnes susceptibles de la mettre en difficulté. En amitié comme en amour, Reilly avait le don de choisir les complications et Roman en était la personnification toute trouvée. En dépit de ses insupportables défauts, à commencer par son arrogance si exaspérante qu'elle avait manqué l'étrangler à de très nombreuses reprises, elle s'était laissée surprendre par l'ampleur de ses sentiments pour lui. Son intelligence lui avait plu d'emblée, la possibilité de discuter pendant des heures du futur, de leurs ambitions, de sujets plus ou moins philosophiques accentuant davantage leur connexion. Bien sûr qu'elle avait grincé des dents lorsqu'il se plaisait à rappeler qu'il se situait bien au-dessus du commun des mortels, bien au-dessus d'elle surtout, bien sûr qu'il pouvait se montrer suffisamment odieux sans même en avoir réellement conscience pour la faire pleurer, bien sûr qu'il l'avait poussée dans ses retranchements, réveillé les insécurités, la peur de ne pas être assez bien, assez intelligente pour être digne de lui, mais il l'avait aussi poussée à l'excellence et elle lui devait bien plus qu'elle n'aurait voulu l'admettre. Mais cela n'avait pas suffit. Il aurait fallu une résilience surhumaine, une capacité inébranlable à le faire passer avant elle et leur couple, à satisfaire pleinement son égo comme s'il s'était agi d'une troisième personne s’immisçant dans ce qui n'aurait jamais du être qu'une relation à deux. Reilly pensait être quelqu'un de bien, elle le pensait avec une sincérité innocente, mais elle était incapable de porter à bout de bras un couple dont Roman ne voulait même pas. Ce dont il avait besoin, c'était de quelqu'un pour le mettre sur un piédestal, accepter de passer au second plan tout en louant ses capacités avec des étoiles dans les yeux. Il lui fallait une fan galvanisée par une rencontre avec son idole de toujours, pas quelqu'un déterminé à se mettre sur un pied d'égalité. Il n'en restait pas moins que le quitter avait été la chose la plus difficile qu'elle ait eu à faire. Avec le temps, son amour pour lui s'était mue en une grande tendresse, nourrie d'habitudes et de souvenirs à deux. Le quitter, c'était quitter cette précieuse zone de confort, abandonner un repère quand le reste de sa vie avançait d'un coup, à toute vitesse. Mais le plus dur, c'était de savoir que Roman ne s'en formaliserait pas le moins du monde – s'il réalisait même qu'il venait de la perdre – et qu'il continuerait sa vie comme avant, en ne se souciant que de lui et de sa réussite. Il n'y avait pas de place pour elle dans son monde, et elle n'était pas certaine qu'il l'ait un jour pleinement acceptée dans celui-ci. Mais, même s'il lui en coûtait, elle refusait de tirer un trait définitif sans avoir la certitude de laisser Roman indifférent. S'il ne trahissait aucune émotion, elle saurait qu'elle avait fait le bon choix et pourrait avancer sans regret, si difficile cela soit-il. Mais s'il y avait même le plus infime détail indiquant qu'il n'était pas prêt à tourner la page, elle se devait à elle-même de le savoir et d'éventuellement lui donner une énième chance. La méritait-il ? Non. Absolument pas. Roman était un être odieux, imbu de lui-même et incroyablement blessant dans sa façon d'être. Tu es restée, non ? Les mots l'avaient marquée plus profondément que n'aurait pu le faire un geste physique. Oui, elle était restée, longtemps, trop longtemps pour se faire à l'idée d'une vie sans lui. Préservant un semblant d'égo si souvent martyrisé par Roman, elle avait prétexté une excuse ridicule pour forcer une rencontre et naturellement il n'avait rien compris. Il ne comprenait jamais les subtilités de l'esprit, les doubles-sens, les sous-entendus. Lorsqu'elle le vit arriver dans le café où ils avaient l'habitude de se retrouver (toujours à sa demande à elle) de sa démarche si caractéristique, son cœur se serra. Son visage, en revanche, resta de marbre. Elle refusait de lui donner la satisfaction d'être blessée, quand bien même c'était le cas. « Merci d'être venu, je sais que tu es très occupé. » Elle accentua le très avec une ironie mordante, mais elle doutait qu'il comprenne la moquerie sous-jacente. « Je voulais te rendre en main propre les clés de l'appartement. » Elle s'était retenue de dire notre appartement, parce qu'il ne l'avait jamais vraiment été. Elle y avait élu domicile par la force de l'habitude sans jamais le considérer comme le sien. Ils ne vivaient pas ensemble, ils partageaient seulement une même salle de bains. « Et je voudrais récupérer tout ce qui m'appartient. Les bijoux, ma réplique de Pollock, mes livres et les quelques vêtements qui y traînent. Valeur sentimentale, même si je doute que tu le comprennes. » Il aurait fallu pour cela qu'il ait des sentiments, or Roman, avec le temps, s'était déshumanisé au fil de ses recherches. Il était désormais devenu plus robot qu'homme et le constat lui laissait un désagréable goût d'amertume sur la langue.

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Roman Haksson

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MessageSujet: Re: the one that's gonna hold me down. (roman)   Jeu 31 Aoû 2017 - 17:24

Sa façon de le dévorer du regard le met mal à l’aise. C’est la même expression qu’elle a eue lorsqu’elle a vu sa carte membre du club Harvard quand il a ouvert son portefeuille pour en sortir un billet, et payer l’addition. Dans ce bar, il n’est pas à l’aise. Il n’est à l’aise dans aucun bar, celui-ci ne fait pas exception. Trop de monde, songe-t-il sans le dire, parce qu’aucun être humain ou presque ne comprendrait que dix personnes soient l’équivalent d’une foule aux yeux de Roman Haksson. Elle rit à ses plaisanteries les moins drôles et lève au ciel un regard conquis à l’entente de ses remarques les plus lourdes. Le sourire de Roman est de plus en plus biaisé, presque tordu par l’absence totale de bienêtre qui se dégage de ce qui devait être « un date » en bonne et due forme. Elle prend une longue inspiration et reprend un discours au sujet des grandes écoles – un domaine sur lequel elle pense que Roman a autorité et elle veut tout savoir. Ce qu’il en pense, ce qu’il en déduit, ce qu’il verrait dans un monde différent. Il la regarde tandis qu’elle parle, se concentre sur les éléments mouvants de son visage et se perd à les mémoriser avec précision pour en reprendre certains détails. Des croquis, des robots plus humains que nature. Une partie de lui l’écoute, mais comme c’est souvent le cas avec les gens « simples », il a la certitude de tout savoir d’elle alors qu’ils viennent de se rencontrer. Non pas ses habitudes, sa marque de thé préférée, mais son essence même. L’aspiration profonde logée au cœur de son âme ; ses peurs intrinsèques et ses démons inassouvis. Elle est dramatiquement animale. Primaire. Bientôt, son cycle hormonal lui dictera de se reproduire, et elle choisira le reproducteur en quête d’une reproductrice. Ils se feront croire qu’ils s’aiment et que tout cela va bien au-delà des règles de la nature. Tous deux persuadés que la réussite de leur vie ne sera due qu’à leurs volontés, ils voileront à jamais le dieu qui les a toujours gouvernés. Ils ne sont que des humains. Elle est jolie. Rien dans son visage, ses bras, ses mains et le début de poitrine que dessine sa tenue ne laisse imaginer qu’elle puisse être autre chose que jolie. Mais plus elle s’anime, bat des cils, ouvre grands les yeux et se laisse emporter par les us et coutumes dépassés d’Oxford, plus il ignore ce qu’il va faire d’elle. D’elle en face de lui, pour ne pas dire d’elle et lui. Elle attend de lui qu’il prenne les devants, le petit génie en quête de tout ce qu’elle possède et veut lui offrir : son corps, son esprit, sa vie et son futur. Il en sera incapable. Reilly avait su prendre les rennes d’une main experte et, avec l’intelligence qui est la sienne, le mener là où elle désirait l’embarquer en lui faisant aimablement croire que c’était lui qui gérait. Longtemps, elle avait joué le jeu par tendresse amoureuse, lui prenant la main et le poussant sur la droite pour le mettre sur ce chemin et pas l’autre. Elle arrivait ensuite en courant derrière lui comme si elle le rattrapait à peine sur une terre inconnue, quand c’était elle et personne d’autre qui l’avait découverte avant tout le monde. Il avait daté cette nouvelle fille comme on prend un café noir sur le comptoir d’un bar. Comme par une habitude dont la coutume n’existe pas – du moins on ne se souvient pas de son instauration. Et à présent il se demandait comment il avait pu avoir cette idée. Il ne perdra pas le fil de la conversation. Elle n’aura pas besoin de l’appeler par son prénom suivi d’un point d’interrogation. Il n’y a que les demeurés pour se perdre dans leurs pensées et disparaître du monde. Il fait les deux. Tout ce qu’elle dit, il pourrait le dire en même temps, avec un millième de seconde de décalage. Qu’est-ce qui avait poussé Reilly à le quitter ? Elle-même, sans aucun doute, se disait-il. Et son besoin de reconnaissance, qu’il n’avait pas vraiment vu venir – sinon peut-être l’aurait-il prévenue avant. L’affect, l’émotion, n’était pas son point fort. Pas plus que l’expression de ses sentiments. Il voyait les émotions des autres comme un grand prisme de milliers de couleurs. Il les observait dans l’attitude d’un paysan qui regarde les étoiles. Trop loin, trop inaccessibles pour qu’on songe à les comprendre.  Mais il savait les voir, comme il avait su voir que Reilly l’aimait et qu’elle tenait à lui. Il avait vu se dégrader ses sentiments à son égard, il avait vu les couleurs changer dans son regard, sa gestuelle, ses mots. Et il n’avait rien fait pour en modifier les teintes – parce qu’il ne savait pas comment faire. Roman savait faire tant de choses avec une précision et un talent implacable qu’il ne touchait pas, n’essayait rien dans les domaines qu’il ne maitrisait pas autant que les autres. Il fallait ignorer l’inconnu et se concentrer sur ce qui nous était familier. Rassurant et compréhensible comme un cocon cervical. Sur la fin, elle avait été si heurtée qu’elle en avait pleuré. Jamais elle n’avait fait montre d’une telle hypersensibilité à l’égard de ses mots. Elle lui avait, semblait-il, toujours pardonné son impossibilité à lui rendre son amour à la manière « normale », « usuelle ». Souvent, elle avait avancé en riant l’idée qu’il n’était pas vraiment humain. Et ça ne l’avait pas rebutée pour autant. Celle qui se trouvait ce soir en face de lui, il n’en doutait pas, ferait demi-tour si elle connaissait sa carence en humanité. Son inadéquation complète avec l’idée générale, ayant force de loi, de ce qu’est un homme. Elle se dirait qu’il ne comprenait rien. Rien aux femmes, rien à elle, rien au monde et à la vie. Et jamais il ne lui dirait qu’il comprenait, si, mais autre chose. Différemment. Et que sa compréhension ne pourrait jamais la toucher, ni l’atteindre, ni même elle la comprendre, parce qu’elle n’en avait pas les capacités. Soudain, il coupe la parole de Lora. Il remarque qu’elle a posé ses mains à plat sur la table – au plateau sans doute écœurant de microbes, poisseux, collant, sale, et ce simple état de fait le convainc qu’elle n’est pas faite pour lui. Si elle est capable de faire une chose aussi répugnante… Son esprit, incapable de comprendre voire d’assumer son autisme, se raccroche à ce fait matériel de mains posées sur une zone immonde. Ce geste symbolise l’impossibilité majeure de toute relation entre Lora et lui. — Je ne crois pas qu’on soit faits pour être ensemble. Rentre chez toi, je rentre chez moi. La teinte de sa parole est blanche. Le visage de Lora, livide. Elle rentrera ce soir et enverra des sms à ses amies. Leur décrira l’innomable, le personnage atroce qu’est Roman Haksson, ce « connard » séducteur qui embarque les femmes au restaurant, puis dans des bars, pour ensuite les dégager comme des ordures. Sa seule consolation, c’est de se dire que ça animera sans doute une soirée qui, sans cela, se serait nourrie de visionnage de séries, de comptes Instagram et de photos Facebook. Lorsqu’il rentre, une demie heure de trajet plus tard, il se surprend à dessiner sur le coin d’un carnet de croquis, l’œil et les cils de Lora.

Incapable de saisir l’ironie pourtant basique dont fait preuve Reilly – assez basique pour qu’il soit apte à la comprendre, justement – il acquiesce, sérieux. Toujours très occupé, oui, les projets se succèdent et prennent forme, mais il n’entre pas dans le détail. D’abord, Reilly est trop blessée pour admettre que ça pourrait l’intéresser, ensuite, ils ne sont plus ensemble, il n’a donc plus aucune raison de partager avec elle son quotidien. Il tire la chaise vers lui et s’assied en face d’elle, relativement posé. Il l’a un peu amère, c’est certain, mais a décidé de ne pas le montrer. Il faut bien varier les tableaux : elle est blessée, il ne peut l’être aussi car deux négatifs finissent par s’annuler. Autant être son pendant positif et créer quelque chose. N’importe quoi mais quelque chose. Il hoche la tête à l’écoute de sa demande et précise au serveur qu’il ne veut rien boire. — J’ai déjà regroupé tes affaires, j’ai loué un box au bout de la rue, des déménageurs sont venus hier les placer là-bas. Tu y retrouveras tout, bijoux, vêtements, tableau, et là, il part, comme toujours, sans pouvoir s’arrêter, à la Roman. — La tasse « Beauty and the Beast », une brosse à cheveux, trois élastiques, un balai que tu avais acheté il y a sept mois, un chargeur – mais pour ton ancien téléphone – cela dit tu en auras besoin si tu souhaites le revendre complet – un porte-cartes de visites, et quelques produits de beauté que j’ai trouvés dans le second placard. La liste des objets, il n’a pas eu besoin de l’apprendre pour la retenir : il lui a suffi de jeter un regard dans les cartons ouverts pour tout mémoriser, avant de tourner les talons et de les laisser aux déménageurs. Le doute amer de Reilly lui cingle l’oreille et, cette fois, même un demeuré saurait en saisir la clarté. Il l’observe un moment silencieux. Déception et colère lui ont fait perdre son bon sens et sa perspicacité, on dirait. — Ce n’est pas parce qu’on ne comprend pas qu’on ne peut pas apprendre, Reilly, il explique d’un ton las. — Et contre toute attente, l’observation de ton quotidien donne lieu à des déductions, qui quand elles se répètent à l'identique se transforment en savoir. Il soupire. — Ouais, je sais que tu y tiens. D’ailleurs il faut que je t’envoie le code du box. Il saisit son téléphone et note dans un sms neuf les quatorze chiffres connus par cœur qui permettront à Reilly, avec son nom de famille, d’avoir accès à ses affaires. Qu’elle puisse trouver indécent voire lamentable qu’il ait déjà vidé son appartement de tout ce qui avait trait à elle ne lui a pas traversé l’esprit. Lorsqu’il envoie le sms, il le voit apparaître sur l’écran du téléphone de Reilly, posé à plat à la droite de sa main droite. Son numéro s'affiche en guise d’expéditeur. Les chiffres alignés de son numéro. Perplexe, il lève le regard vers elle. — Sérieusement ?... Elle l’a supprimé de son répertoire.

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Reilly Sadler

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MessageSujet: Re: the one that's gonna hold me down. (roman)   Ven 8 Sep 2017 - 10:45

Un rictus blasé étira les lèvres de Reilly, une demi-seconde, en réalisant une nouvelle fois qu’en dépit d’une intelligence largement supérieure à la moyenne, Roman restait infiniment stupide dès lors qu’il fallait comprendre un sous-entendu. Même au meilleur de leur relation – que Reilly peinait à retrouver – il n’avait jamais été capable de comprendre les double-sens qu’elle mettait dans ses paroles, l’obligeant à adopter un discours plus direct, plus précis pour ne pas laisser de doute. Elle se rappelait de la façon qu’il avait de froncer les sourcils et parfois de voir ses traits se détendre lorsqu’il lui demandait si elle venait de dire un sarcasme, satisfait d’avoir su la percer à jour. Mais ce genre d’anecdote restait justement trop anecdotique. La plupart du temps, il se contentait de hausser les épaules et de passer à autre chose, car Roman était incapable de s’attarder sur ce qu’il ne comprenait pas, par manque total d’envie. Il avait toujours préféré revenir dans sa zone de confort, dans les émotions qu’il pouvait lire et décrypter dans la seconde, ou mieux encore, dans des situations qui n’appelaient aucune émotion, rien que du raisonnement objectif, scientifique, factuel. Il pouvait lui répéter à la virgule, l’intonation près, des discours prononcés des jours avant, des lectures de manuels scientifiques, des livres de science-fiction, mais il ne pouvait pas appréhender la complexité de l’être humain. De la même façon, à cet instant précis, alors qu’elle le retrouvait pour la première fois depuis leur séparation, il ne comprenait rien, absolument rien aux émotions qui la traversaient de part en part, mélange d’indignation, de colère, de tristesse, de cœur qui se brise et se brise encore sous l’indifférence du bourreau. Evidemment, qu’il avait tout fait mettre dans un box, parce qu’il ne saisissait que la valeur matérielle, la valeur d’utilité, jamais la valeur sentimentale. L’entendre énumérer avec impassibilité le contenu d’années de vie commune (mais jamais en commun) lui brûla douloureusement la poitrine et il lui fallut toute la volonté du monde pour que ses yeux restent secs. Roman ne réagissait pas de la même façon que les autres aux larmes non plus. Les rares fois où il l’avait vue pleurer – Reilly n’étant pas vraiment le genre à s’épancher – il se contentait de rester planté là où il se trouvait, la fixant comme pour espérer voir les rouages enfin faire sens, lier ce qu’elle racontait juste avant à sa situation émotionnelle. Une fois seulement s’était-il aventuré à poser une main sur son épaule et hocher la tête, et prononcer des mots stupides, des mots indignes de lui sans doute, pour tenter de la réconforter. Mais cette fois-là avait fini noyée au milieu de dizaines d’autres marquées d’une indifférence générale, d’une incapacité à appréhender les émotions et plus encore, les émotions d’une femme. Il les connaissait s’il les étudiait, mais là encore elles gardaient toujours une valeur scientifique, un raisonnement, un enchaînement logique de cause à effet. Le manque de rationnalité d’une crise de larmes lui échappait complètement et Reilly se demandait s’il avait même compris qu’elle pleurait à cause de lui. Sans doute pas. Ou peut-être ne lui accordait-elle pas assez de crédit, peut-être l’avait-il compris mais n’avait pas su quoi faire, ou bien peut-être dépeignait-elle un souvenir noirci par la colère, perdant alors toute son objectivité pour se transformer petit à petit en une image dont elle pourrait se rappeler en véritable madeleine, en se remémorant le goût de la colère qu’il avait fait naître, la tristesse qu’il n’avait pas su voir et magnifiant, dévoyant les défauts pour ne plus laisser que cela. Sa voix se fit un peu moins assurée, un peu trop tremblante lorsqu’elle trouva le courage de répondre d’un autre sarcasme. « Je suis surprise que t’aies pas voulu garder au moins un des trois élastiques. Sait-on jamais, ça peut trouver son utilité. » Comme elle pouvait s’y attendre, sa remarque n’eut pas l’effet escompté et elle laissa tomber. Devoir expliquer un sarcasme à quelqu’un qui ne les comprenait que rarement perdait tout le mordant qu’elle tentait d’y insuffler. Ainsi donc se terminaient des années de couple : dans un fichu box du bout de la rue, vidé de toute intimité. Roman poursuivit donc, retrouvant l’arrogance condescendante dont il faisait preuve le plus souvent. Tu comprends, Reilly, tu es une créature d’habitude, donc je lis en toi comme dans un livre ouvert parce que j’apprends à comprendre ce que tes habitudes veulent dire. Comme s’il parlait à une gosse de cinq ans et non à la femme qui, en plus d’avoir eu le courage de partager sa vie, était également diplômée d’Harvard, avec les honneurs qui plus est. Sans doute pas aussi prestigieux que d’intégrer sa foutue secte de surdoués, mais tout de même relativement exceptionnel pour qu’il daignât lui répondre d’égal à égale. « Roman… » elle soupira « le problème c’est que tu n’as pas envie d’apprendre, et surtout pas envie de comprendre. Tu es un robot, une machine vidée d’émotion humaine, t’es capable d’analyser mais ça te prendrait des heures pour comprendre ce que quelqu’un de normal comprendrait dans la seconde qui suit. C’est d’une tristesse… » Son regard noir s’atténua, très légèrement, laissant place à une pointe de véritable tristesse. Elle n’osait pas imaginer ce que serait son monde si elle n’avait pas été en mesure d’en comprendre les subtilités. Mais elle savait qu’elle en souffrirait précisément parce qu’elle savait ce que l’on ressentait ; Roman n’ayant jamais eu cette capacité de base, il ne pouvait pas savoir à côté de quoi il passait. Un peu comme lorsqu’on réfléchissait au bonheur des Nord-Coréens à travers un prisme occidental, énonçant alors ce que l’on pensait être des vérités sans jamais comprendre qu’ils vivaient dans un monde si différent du leur qu’ils ne pourraient jamais comparer en se fondant sur leur propre expérience. « Tu vois, c’est là que tu te plantes Roman. Tu pourras essayer de déterminer des corrélations entre mes actions et continuer à passer à côté de l’essentiel. Oui j’y tiens Roman, j’y tiens pour plein de raisons, mais en particulier parce qu’ils représentaient notre couple, notre vie à deux. Et malgré leur valeur affective, que tu dis avoir comprise, tu les as mis dans un box. Un BOX ! Un endroit où les gens foutent leurs meubles en attendant de déménager, pas le genre d’endroits où tu laisses une réplique d’un tableau et encore moins une tasse Beauty and the Beast ! » Sa voix trahissait le combat interne que se livraient l’esprit et le cœur : son cœur était la caisse de résonnance de toutes ses émotions, menaçant de lâcher, d’imploser et d’ouvrir les vannes. Son esprit avait au moins l’intelligence de savoir que ça ne ferait qu’empirer les choses, en plus d’humilier encore un peu plus son orgueil. Elle l’observa taper le code, l’envoyer par message, le recevoir, mais il lui fallut un peu plus longtemps pour comprendre la réaction somme toute surprenante de Roman. Son sérieusement et le regard qu’il posa sur elle. Elle haussa un sourcil, comprenant seulement alors ce qu’il lui était passé par la tête. « Je l’ai supprimé le jour où je t’ai quitté. C’était inutile, parce qu’en fait je le connais par cœur mais ça m’a fait du bien sur le moment. » Le jour où je t’ai quitté, précisa-t-elle, comme pour rappeler à Roman que s’il était à l’origine de la décision, elle en avait été l’exécutrice, la responsable : elle l’avait quittée. Pas l’inverse. C’était lui qui aurait dû se morfondre en pensant à elle, lui qui aurait dû tenter de la récupérer par tous les moyens. Mais non. Roman se montrait seulement perplexe à l’idée qu’elle ait supprimé son numéro de téléphone. Classique. « De la part d’un gars qui a quand même foutu toutes mes affaires dans un box, c’est plutôt marrant que le fait d’avoir supprimé ton numéro te perturbe au point de le faire remarquer » commenta-t-elle, non sans une forme mesquine de satisfaction.

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