☑ life is but a story told at one's funeral


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Gene Edelstein

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MessageSujet: ☑ life is but a story told at one's funeral   Ven 14 Avr 2017 - 12:15

CLARENCE + GENE
In the city a funeral is just an interruption of traffic;
in the country it is a form of entertainment.


Gene était appuyée contre la portière de son vieux tacot – un véhicule grinçant et grignoté par la rouille mais qui roulait, et c’était tout ce que la jeune femme attendait de lui - occupée à terminer sa cigarette avant de pénétrer dans la maison où elle aurait dû vivre ces dix dernières années si elle n’avait pas pris la poudre d’escampette avant d’arriver à destination. En découvrant la maison avec une moue dédaigneuse, elle s’était félicitée d’avoir sauté du train avant d’arriver en gare de Mount Oak. Qu’aurait-elle fait dans un bled pareil ? Elle était destinée à la vie nomade, aux villes immenses où elle se perdait dans la masse, où elle s’immisçait et disparaissait avec autant de facilité. Elle ne s’attardait nulle part, ne s’attachait pas assez longtemps pour qu’un endroit lui manque, ne cherchait pas à faire son trou parce que la sédentarité rimait avec l’ennui, aux yeux d’Eugenia. Alors pourquoi avait-elle fait le déplacement cette fois ? Pourquoi avait-elle, pour une fois, écouté le message vocale que sa mère avait laissé sur son téléphone, elle qui filtrait et ignorait sciemment les appels de sa génitrice ? Peut-être parce qu’elle se disait que ce serait la dernière occasion de voir ce lieu où sa mère avait grandi, cette ville qu’elle avait fuie pour des raisons personnelles et vers laquelle elle avait renvoyé sa fille lorsqu’elle n’avait plus su quoi en faire. C’était un comble qu’en voulant se débarrasser de sa responsabilité, sa mère ait voulu l’enfermer dans un univers dont elle s’était elle-même évadée, presque au même âge que Gene au moment de son exil. Mais si sa mère croyait décider de son destin, elle se fourrait le doigt dans l’œil et bien profondément. L’autre raison qui avait poussé Gene a faire le voyage, outre une curiosité un peu morbide, c’était l’état de son compte en banque et si elle avait bien conscience qu’elle ne devait certainement pas figurer sur le testament de l’aïeule, puisqu’elle ne lui avait quasiment jamais rendu visite en l’espace de vingt-cinq ans, Gene n’excluait pas la possibilité que parmi les bibelots de sa grand-mère, s’en trouve un qui vaille son pesant d’or et qu’elle pourrait faire disparaitre discrètement pour profiter égoïstement de ce qu’il rapporterait. Mais pour cela, il fallait qu’elle passe le porche, le seuil de la porte et pénètre dans la demeure où les gens venus assister aux funérailles s’étaient rassemblés – et ils étaient nombreux, plus que ce que à quoi Gene s’était attendue, en tout cas. Quand elle était arrivée à l’église, plus tôt dans la journée, et qu’elle avait vu la foule amassée devant la bâtisse ancestrale, elle avait d’abord imaginé qu’il s’agissait d’un recueillement quelconque suite à un drame survenu quelque part dans le monde. Après tout, ça n’aurait pas été la première fois qu’elle était la dernière au courant d’une tuerie survenue dans une école ou d’un attentat perpétré dans un pays lointain. Mais non, elle avait bien été forcée de constater que sa grand-mère avait été une personne appréciée et pour laquelle les gens prenaient le temps de se présenter solennellement à ses funérailles, le visage de marbre, le regard perdu dans le lointain, à évoquer les bons moments passés aux côtés de la défunte, s’abreuvant d'anecdotes plus ennuyeuses les unes que les autres. Gene, pour échapper aux questions habituelles – comment connaissiez-vous Eugenia ? blablabla – s’était faufilée derrière une large colonne et avait assisté, dans l’ombre, aux éloges funèbres, portant un regard blasé vers l’importun à chaque fois que quelqu’un se mouchait bruyamment. Finalement, sentant la fin approcher, elle avait soupiré et s’était éclipsée, n’ayant aucun attrait particulier pour la mise en terre. Au lieu de cela, elle était allée faire un tour en ville, manger un bout du côté de Pinnacle Square avant de se décider à venir affronter les invités qui peuplaient désormais la maison de sa grand-mère, consciente que chaque minute qu’elle passait là était une minute offerte à un potentiel profiteur qui lui volerait son héritage.
La porte d’entrée finit par grincer et la silhouette de sa mère, engoncée dans un tailleur austère, apparut. Elle croisa les bras et observa sa fille de son perchoir. Gene n’avait pas besoin de lire l’expression qu’arboraient les traits de sa mère, son attitude seule transpirait l’impatience et l’irritation, deux émotions que Gene faisait immanquablement naitre chez sa mère et ce, depuis toujours. Soupirant, Gene émit un petit rire rauque plein de cynisme et laissa tomber sa cigarette, qu’elle écrasa négligemment du talon de sa semelle compensée avant de se détacher de la carrosserie. Elle glissa la lanière de son sac à main minuscule par-dessus sa tête et se dirigea de son pas félin vers les marches de la maison et, après les avoir grimpées avec toute la nonchalance dont elle était capable, elle lâcha :
- Quoi ? J’étais là pour la cérémonie. Ce n’est pas parce que tu ne m’as pas vue que je n’y étais pas.
- Tu n’avais pas autre chose à mettre que…ça ? demanda sa mère d’un ton grinçant en glissant un regard éloquent à la petite robe fleurie et trop courte de sa fille. Tu n’as donc aucun respect pour ta grand-mère ?
- Elle n’est plus là pour voir ce que je porte, n’est-ce pas ? Et je ne suis pas entretenue par quelqu’un alors excuse-moi de faire avec ce que j’ai sous la main.
Et par entretenue, sa mère avait très bien compris ce que Gene entendait, les yeux de la jeune femme s’étant un instant arrêtés sur la taille plus arrondie de sa génitrice.
La demoiselle offrit un sourire glacial à sa mère et lissa sa robe avant de pousser la porte moustiquaire pour entrer dans la maison et découvrir le brouhaha des voix. Elle jeta à peine un coup d’œil aux groupes qui s’étaient agglutinés dans différents coins de la demeure et alla droit à la cuisine pour se servir un verre de vin qu’elle embarqua ensuite pour partir en quête de nourriture. Parce que si les enterrements avaient au moins un avantage, c’était que les plats y apparaissaient comme par magie, envahissant chaque espace plat disponible. Gene attrapa des petits fours qu’elle posa sur une petite assiette,  feignant de ne pas voir les froncements de sourcils suscités par sa tenue colorée, sourde aux messes basses qu’elle laissait dans son sillage et entreprit d’aller visiter la prison à laquelle elle avait échappé, son regard glissant sur les cadres pour découvrir des photographies, des souvenirs où elle n’avait jamais eu sa place et qui permettaient de laisser planer le douter quant à sa filiation avec la défunte. Elle abandonna rapidement le rez-de-chaussée et monta à l’étage, pressentant que s’il y avait quelque objet à subtiliser, ce serait là qu’il se trouverait.

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Dernière édition par Gene Edelstein le Lun 1 Mai 2017 - 15:45, édité 1 fois
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Clare Conroy
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MessageSujet: Re: ☑ life is but a story told at one's funeral   Mer 26 Avr 2017 - 1:00

Les derniers jours avaient disparu dans un tourbillon de coups de téléphone et de sanglots chuchotés. Clarence en avait comme le tournis. Sans prévenir, sa vie avait de nouveau viré de bord. Deux jours plus tôt, il pénétrait dans la demeure d'Eugenia Edelstein comme à son habitude, les bras chargés des courses qu'elle lui avait commandé de faire. Cette maison, même si elle n'était pas la sienne, était devenue le lieu de nombreux rituels. Il laissait les clés tintinnabuler dans le pot en porcelaine posé sur la commode de l'entrée et faisait craquer le plancher sous ses pieds avant de se rendre dans la cuisine. Puis il inspectait le salon rempli de bibelots, et si la vieille dame n'y était pas, il montait pour la découvrir, souvent de mauvaise humeur, dans sa chambre en train de regarder la télévision ou de lire le journal. Ce matin-là, cependant, Eugenia n'était ni dans le salon ni dans la chambre. Alors Clarence avait choisi la troisième solution, la moins évidente : le porche qui donnait sur le jardin, où l'aïeule prenait ses aises lorsqu'elle s'en sentait la force. Rares étaient les fois, cependant, où elle parvenait à s'y installer sans l'aide de Clarence. C'est pourquoi il avait été surpris de la trouver là, assise dans un grand fauteuil en osier comme on en faisait plus. Elle avait les yeux clos et le soleil printanier faisait luire ses cheveux d'un blanc impeccable. Clarence avait tenté de la réveiller. Une fois. Deux fois. Trois fois. Et puis le tourbillon avait commencé, et deux jours plus tard, il était là, à l'étage de la grande maison dont il avait arpenté les pièces un nombre incalculable de fois. Que faisait-il, là, d'ailleurs ? La famille Edelstein l'avait invité aux funérailles, en remerciement des services rendus. Après tout, cela faisait bien quelques mois qu'il s'occupait de la vieille dame. Ses courses, son jardinage, son courrier… Doucement, tranquillement, il était entré dans la vie d'Eugenia et elle était devenue une partie de son quotidien. Au début, il s'estimait juste heureux d'avoir trouvé ce petit job. La plupart des gens aurait choisi un clone, bien plus pratique, bien plus fiable et surtout, corvéable à merci. Mais il semblerait que la vieille dame préférait la bonne vieille méthode du fils des voisins pour s'occuper de ses menus travaux, plutôt que de les confier à un robot, aussi sophistiqué soit-il. Et puis, d'employeuse, Eugenia était devenue une amie. C'était une petite dame sardonique qui n'avait pas sa langue dans sa poche. Elle passait de longues heures à commenter l'actualité qui défilait en continu sur son écran de télévision, et Clarence ne pouvait s'empêcher de rire sous cape aux commentaires décapants de l'aïeule. Elle lui manquerait, avait réalisé le jeune homme alors qu'il était resté au dernier rang de l'assemblée, à l'église. Depuis qu'il était revenu à Mount Oak, ses relations avec les autres étaient surtout gouvernées par le regard qu'on portait sur lui. Certains se souvenaient d'une personne qu'il n'avait jamais été, et répondre aux questions envahissantes avait vite fait de le vider de l'énergie qu'il était prêt à consacrer au fait de se socialiser. Il chérissait sa relation avec Eugenia parce qu'elle n'impliquait pas de regards curieux ou d'interrogations désagréables. Oui, la vieille dame lui manquerait plus que de raison et il avait vite fui le rassemblement guindé du rez-de-chaussée pour venir se réfugier là-haut. C'était bête, vraiment. Aurait-elle été là, Eugenia l'aurait franchement houspillé et lui aurait sans doute dit d'aller prendre le soleil plutôt que de rester à errer de pièce en pièce sans but. Pour l'instant, il s'était arrêté dans sa pièce favorite de la maison, un petit bureau où trônait une bibliothèque, un vieux piano et quelques fauteuils râpés. Assis près de l'instrument, il laissait ses doigts vagabonder délicatement sur les touches sans jamais appuyer totalement. L'esprit ailleurs, il avait le regard perdu dans le vague et observait sans vraiment voir la lumière chargée de poussière qui filtrait à travers les rideaux. Sur le rebord de la fenêtre trônait une photo prise il y a quelques semaines. Il avait réussi à convaincre Eugenia de poser pour un selfie et même si la vieille dame avait bougonné, elle avait ensuite insisté pour qu'il développe le cliché afin qu'elle puisse avoir une copie. Clarence sourit à l'évocation de ce souvenir incongru, mais soudain, il fut tiré de sa rêverie mélancolique. Un bruit de plancher qui craque venait de retentir à l'étage et il se releva aussitôt, craignant d'être surpris par un membre de la famille. Il ne voulait pas qu'on lui pose plus de questions que nécessaire, et s'apprêtait donc à quitter la pièce pour redescendre lorsqu'il surprit une jeune femme dans le couloir qui menait à l'escalier. Interdit, Clarence resta immobile. Il n'aurait pas su dire ce qui l'avait interpellé chez l'inconnue. Sa tenue fleurie, les interminables jambes que cette dernière découvrait sans le moindre artifice ou bien encore l'air de pie voleuse que la demoiselle arborait sans la moindre gêne ? Plutôt que de créer un scandale, Clarence s'appuya contre l'encadrement de la porte et croisa les bras. « Ce n'est pas là qu'elle cachait ses bijoux. » lança-t-il avec un sourire après avoir jeté un regard à la commode qui semblait attirer l'attention de la jeune femme. En vérité, Eugenia changeait sans cesse ses diamants et ses perles de place et c'était un véritable casse-tête pour le jeune homme que de l'aider à se préparer. Les boucles d'oreille, colliers et autres bracelets disparaissaient sans cesse, et bien entendu, la vieille dame feignait l'ignorance, maintenant contre vent et marées qu'elle n'avait jamais rien touché et qu'on lui jouait des tours. Heureusement pour elle, Clarence avait tout son temps à perdre et ne rechignait jamais devant une chasse au trésor. Il était comme ça, insouciant, encore un gamin, et c'était peut-être pour cette raison qu'il ne s’émouvait pas outre-mesure du comportement suspect de l'inconnue. Bien évidemment, le fait qu'elle soit ravissante n'était pas étranger à sa bonhomie mais il était à des funérailles et il n'était pas question d'avoir ce genre de pensées alors qu'il se trouvait dans la demeure d'une morte. L'âme un peu moins grise qu'il y a quelques minutes, Clarence décida de donner sa chance à la demoiselle. Pour une obscure raison, il lui était toujours plus facile d'engager la conversation avec un parfait inconnu que quelqu'un venu de son passé. Un passé dont il ne savait pas trop quoi faire, pour être honnête. Et qu'il préférait mettre de côté, pour le moment. « Vous connaissiez bien Eugenia ? Ou vous avez juste vu les petits fours ? » reprit-il, toujours le même sourire aux lèvres, avec une légèreté qui aurait pu choquer lors d'une veillée mortuaire. Mais il avait comme l'impression que la demoiselle ne lui en tiendrait pas rigueur.

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Gene Edelstein

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MessageSujet: Re: ☑ life is but a story told at one's funeral   Lun 1 Mai 2017 - 17:06

La maison n’avait rien d’extraordinaire. Elle était même assez banale à en juger par le papier peint qu’elle n’avait aucun mal à associer avec une mémé de quatre-vingts ans. Il y avait même un léger parfum de poussière et de solitude, le genre qui fit retrousser le nez à l’intruse. Malgré sa nonchalance, elle observa les lieux avec un intérêt particulier et qui n’était pas uniquement provoqué par sa quête d’un trésor caché. Pendant qu’elle s’avançait dans le couloir désert, elle ne put s’empêcher d’imaginer ce qu’aurait été son existence si elle avait suivi le cours qu’on avait voulu lui imposer. Aurait-elle pu passer des années entre ses murs, au milieu de ses vieux meubles et cette décoration axée sur la famille ? Elle n’avait même pas une photographie, même mentale, à juxtaposer sur celle qu’elle découvrit au détour d’un autre couloir. Elle ne possédait rien qui la lie à quoi que ce soit, ni un lieu, ni une personne et si des clichés existaient d’elle, ils appartenaient à d’autres qu’elle ne reverrait jamais. Gene n’avait jamais aimé s’arrêter sur ce qui était passé, elle n’avait jamais aimé ce qui la raccrochait à un souvenir, que ça soit matériel ou immatériel. Certains auraient pu y voir une crainte générée par une angoisse profondément enfouie dans sa mémoire mais Gene n’avait jamais laissé à quiconque l’opportunité de la connaitre suffisamment pour se faire une idée pareille, de toute façon. S’attacher, ça n’était pas pour elle, point final. Elle appréciait sa liberté, son absence d’attaches, de responsabilités. Personne n’attendait jamais rien d’elle et elle n’attendait rien de ceux qui croisaient sa route. L’esprit ailleurs, elle erra à l’étage et tomba nez-à-nez avec une photographie ancienne – du genre jaunie par le temps, si déconnectée de la réalité qu’il pouvait s’agir d’un portrait du siècle passé comme celui du précédent. Elle y reconnut vaguement celui qui avait été son grand-père mais fut plus intéressée par la femme qui s’accrochait à son bras, dans une robe démodée mais qui lui allait bien : sa grand-mère. La ressemblance entre l’aïeule et la petite-fille était si frappante que même la jeune femme ne put l’ignorer et elle caressa la paroi vitrée d’un air sérieux avant de laisser retomber son bras avec un petit rire désabusé.
- Cool, maintenant je sais vers quelle déchéance je me dirige, murmura-t-elle.
Elle était mauvaise parce qu’elle n’avait aucun souvenir de sa grand-mère vivante et les seuls images gravées dans sa mémoire étaient celles qu’elle découvrait maintenant, alors qu’elle espionnait une vie parallèle, une vie qu’elle ne vivrait jamais. Poussant un soupir, Gene poursuivit sa visite et poussa une porte pour découvrir une salle de bain aussi usée qu’ancienne, aux couleurs délavées et d’une tristesse sans nom. Cela ne l’empêcha pas d’entrer dans la pièce et d’ouvrir la pharmacie pour étudier son contenu. Elle tourna les divers flacons, lut leur nom incompréhensible, analysa leurs composants et glissa l’un d’eux dans son sac à main. Ça pourrait toujours s’avérer utile plus tard.  Se glissant dans le couloir, elle se dirigea spontanément vers le fond de celui-ci, le plus loin possible du bourdonnement des conversations qui persistaient, à l’étage inférieur et si Gene se demanda combien d’entre elles étaient centrées sur son apparition soudaine, elle passa tout aussi vite à autre chose. À mi-chemin, elle s’arrêta devant un meuble à tiroirs multiples dont elle ouvrit le premier, s’attendant à trouver de la paperasse ou des objets archaïques. Qu’importe ce que pensaient tous ces idiots qui n’avaient jamais quitté Mount Oak, qui n’appréciaient peut-être pas plus son aïeule qu’elle ne l’avait connue et qui n’étaient là que pour les apparences, elle n’avait aucun compte à leur rendre et les oublierait dès qu’elle aurait quitté la ville pour sa destination suivante.
Ce à quoi elle ne s’attendait pas, par contre, c’était se retrouver nez-à-nez avec quelqu’un alors que le silence régnait à cet étage. Elle s’immobilisa instantanément, comme si elle avait été prise la main dans le sac – ce qui n’était pas tout à fait erroné, même si elle n’avait pas encore commis la moindre réelle infraction – et elle dévisagea l’inconnu d’un air impassible avant de hausser les sourcils, comme si elle attendait qu’il déguerpisse pour continuer son chemin. Mais il ne sembla pas comprendre le message et s’appuya plutôt contre la porte, les bras croisés avant de s’adresser à elle. Miroitant son attitude, elle croisa les bras sur sa poitrine et transféra son poids sur son pied droit pour accentuer son déhanchement naturel. Elle n’allait même pas daigner répondre à l’insinuation, persuadée, de toute façon, que d’autres, plus proches de sa grand-mère, étaient déjà passés par-là. Peut-être même ce grand escogriffe à qui elle aurait bien fait ravaler son sourire goguenard. Elle plissa légèrement les paupières à ses questions puis laissa un sourire dédaigneux s’épanouir sur ses lèvres :
- Laisse-moi deviner lequel tu es. Abel ? Ou Griffin ? Vous êtes tellement nombreux, je ne sais plus qui est qui. Non pas que ça m’intéresse. Maintenant, si tu veux bien aller voir ailleurs si j’y suis.
Elle conclut sa tirade d’un petit geste impatient et passa à côté du jeune homme pour disparaitre dans son dos : dans la pièce dont il venait juste d’émerger. Elle ne connaissait pas le quart des prénoms de ses cousins et cousines, n’avait jamais ressenti le besoin d’en connaitre davantage et n’avait enregistré l’un ou l’autre que parce sa mère les avait évoqués à une occasion ou l’autre, généralement pour lui démontrer par a plus b que ses frères et sœurs étaient bien mieux lotis avec leur progéniture parfaite là où elle avait hérité d’une gamine ingrate et incontrôlable. De toute façon, si le sang liait les gens, ça se saurait, songea Gene en découvrant le petit bureau. Si elle guetta discrètement le pas de l’inconnu – dans la direction opposée, de préférence – elle n’en montra rien et s’approcha de la fenêtre pour contempler le jardin de la maison. Elle contempla les herbes folles et les fleurs soigneusement arrangées pour former un joli symbole coloré puis elle baissa les yeux sur le cadre où apparaissait le jeune homme du couloir et sa grand-mère. Un selfie qui jurait avec le reste de la maison et qu’elle contempla d’un regard vide avant de reposer le cadre, face contre l’appui de fenêtre pour faire disparaitre cet instant de complicité qu’elle n’avait finalement jamais connu avec quiconque. Gene serra légèrement les mâchoires et se détourna de la fenêtre pour s’approcher de la bibliothèque dont elle lut distraitement les titres. Tous étaient des éditions anciennes, peut-être qu’ils vaudraient quelque chose sur le marché. Elle en extirpa un et l’ouvrit négligemment pour en parcourir les mots sans les lire vraiment. Elle y vit les noms de Jane Eyre et de Rochester et s’ils lui dirent vaguement quelque chose, elle ne chercha pas à les situer. Ce n’est qu’en devinant la voix maternelle dehors qu’elle revint à la fenêtre et l’entrouvrit pour essayer de distinguer ce que sa mère trouvait encore à dire. Du mal d’elle, à n’en pas douter et il lui sembla entendre son prénom à deux ou trois reprises mais peut-être s’agissait-il de sa grand-mère. Voilà le problème, quand on portait le même prénom que quelqu’un d’autre.

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MessageSujet: Re: ☑ life is but a story told at one's funeral   Mar 9 Mai 2017 - 12:28

Il y avait quelque chose d’insolent qui se dégageait de cette fille, une sorte de désinvolture crasse et arrogante qui aurait dû déplaire à Clarence mais qui parvenait à son exact contraire. C’était la robe à fleurs trop courte pour des funérailles, sa moue indélicate qui n’essayait pas d’amadouer qui que ce soit, son attitude à la fois indifférente et vaguement provocatrice. Elle n’en avait rien à faire, cette fille-là. Rien à faire des autres, rien à faire de ce qu’on pourrait dire d’elle. Sans qu’il ne puisse vraiment l’en empêcher, Clarence la capturait en pensée sur papier glacé. Il voyait des photos d’un pâle noir et blanc, capturant des mouvements souples, des regards provocateurs et effrontés. Mais il ne parvenait pas à se la figurer souriante, comme si le visage de la jeune femme ne s’illuminait jamais mieux que lorsqu’il était tranché d’une grimace maussade. La voix rocailleuse aux accents traînants lui confirma sa pensée : la demoiselle était une véritable chipie, tant sur le fond que sur la forme. C’était typiquement le genre de filles auquel il ne fallait se frotter ; cependant, Clarence répondit par la négative en secouant la tête, imitant le sourire narquois que la jolie peste lui offrait comme un cadeau empoisonné. Non, il n’était ni Abel, ni Griffin, et quand bien même il situait vaguement ces noms sur des visages, tout cela ne lui indiquait pas ce qu’il désirait réellement savoir : l’identité de la mystérieuse égarée. Il pouvait se faire une idée, certes. Visiblement, elle était de la famille – sans en faire véritablement partie, à entendre le mépris sans effort qui écornait les prénoms évoqués. Cet éloignement expliquait peut-être la robe inappropriée. A moins qu’elle ne fasse de l’arrogance un mode de vie, et que c’était là une simple extension de sa personnalité ? Le mystère s’épaississait et Clarence en aurait presque oublié qu’en-bas, on célébrait à mots feutrés la vie d’une morte qui hantait encore peut-être les murs de la vénérable demeure. Sans bouger d’un pouce, il laissa la jeune femme approcher et le dépasser, la suivant simplement du regard. Avec elle passa son parfum – quelque chose de léger, fugace et cependant bien là, presque entêtant. Et parce qu’elle ne pouvait le voir, il laissa ses yeux caresser la longue silhouette, de la tête blonde jusqu’aux pieds en s’attardant surtout sur les longues jambes qu’il n’aurait pas rechigné à examiner de plus près. Clarence se surprenait, de temps à autre, à observer le corps des autres avec un intérêt presque médical. Le sien avait toujours été un fardeau jusqu’à ce qu’il devienne le vaisseau de sa renaissance. C’était peut-être pour ça qu’il s’était d’abord tourné vers la médecine avant d’abandonner pour la photo. Pour décortiquer, d’une manière ou d’une autre, comment tout ça fonctionnait, sous toutes les coutures, sans tabou ni barrières. Mais il était bien loin du cliché de l’artiste tombeur, qui pouvait capturer le coeur de son modèle en pressant sur l’objectif. Il n’était qu’un garçon maladroit qui se contentait surtout de photos prises sur le vif, de loin. Comme maintenant, alors qu’il dégainait silencieusement son téléphone pour capturer la silhouette de la jeune femme accoudée négligemment à la fenêtre, après qu’il l’eut observé fouiner un peu partout dans la bibliothèque. Rapidement, il appuya sur le bouton tactile et l’image apparut pendant quelques secondes, un peu floue mais illuminée de soleil, les cheveux de la jeune femme scintillant légèrement, sa robe éclatante offrant un contraste avec le reste de la maison. Clarence observa la photo et décida de la sauvegarder sous le nom « impertinence » avant de ranger son téléphone dans sa poche. Ce qu’il en ferait, il n’en avait encore aucune idée et il préféra se concentrer sur la renarde qui était revenue à la fenêtre. Elle semblait particulièrement intéressée par ce qui passait en contrebas et Clarence ne résista pas à l’envie de la rejoindre. Après tout, il était tout aussi en droit qu’elle de se déplacer comme bon lui semblait et il ne fut pas le moins du monde gêné lorsqu’il vint s’accouder aux côtés de l’inconnue. « Pousse-toi un peu. » fit-il en arrivant, et il pencha la tête pour apercevoir ce qui l’intéressait tellement quelques mètres plus bas. Il reconnut aussitôt la fille d’Eugenia, qu’il avait dû appeler en catastrophe quelques jours plutôt. Une femme élégante, un peu trop guindée au goût de Clarence – elle lui rappelait Moira, sauf que personne ne pouvait parvenir au niveau presque olympique d’hypocrisie que sa sœur avait atteint au cours des années. Et au bout de quelques minutes d’observation silencieuse, le lien se fit dans l’esprit de Clarence. Leur façon de se tenir les aurait presque faite passer pour deux femmes complètement différentes, mais il y avait définitivement un air de ressemblance. Et maintenant qu’il y songeait, il réalisait qu’il faisait un bien piètre photographe pour ne pas avoir fait le lien avec un autre visage, plus âgé cette fois, mais qu’il connaissait encore mieux. « Ooooh, laisse-moi deviner. C’est ta mère. Et tu es la petite-fille d’Eugenia. Eugenia Junior. » Ca lui revenait, maintenant. Eugenia senior avait peut-être mentionné une ou deux fois cet homonyme, sans jamais s’étendre sur le sujet. Clarence comprenait mieux aujourd’hui pour Eugenia-la-jeune était discrètement passée à la trappe. Et pourquoi elle avait réagi avec tant de mépris tout à l’heure, à l’évocation de ses cousins. Pourtant, elle n’avait pas l’air d’être le genre de fille à se laisser titiller par des affaires de famille. Ce n’était pas ses affaires, mais Clarence ne pouvait pas s’empêcher d’être intrigué, peut-être parce qu’il avait d’une certaine façon partagé la vie d’une autre Eugenia et qu’en découvrir une autre au moment même où la première s’était éteinte lui faisait voir des symboles là où il n’y en avait pas. Il détourna son regard pour mieux le reporter sur la jeune femme et jugea venu le moment de se présenter. « Tu peux m’appeler Clarence. Ou Clay, comme ça te chante. » Prononcer son nom d’homme le gonflait toujours d’une fierté un peu naïve et son sourire s’élargit considérablement. « J’étais l’homme à tout faire de ta grand-mère. Et avant que tu me dises que tu t’en fiches, figure-toi que je connais tous les bons coins de la maison. » Oh, peut-être qu’elle s’en fichait véritablement. Mais il était curieux de voir sa réaction. Et de voir, aussi, s’il était capable de la retenir.

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Gene Edelstein

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MessageSujet: Re: ☑ life is but a story told at one's funeral   Lun 15 Mai 2017 - 19:44

Les critiques maternelles auraient dû la toucher mais, en réalité, tout ce que cela provoqua chez Gene fut une grimace agacée. Sa mère ne supportait rien, dès qu’il était question de sa fille et plus elle se plaignait auprès d’inconnus, plus Gene avait envie d’exagérer le trait pour la rendre folle. Qu’elle ait honte, seulement, si ça lui chantait, ça n’avait jamais ébranlé Gene, de savoir ce que l’on pensait d’elle. Elle ne s’attardait jamais suffisamment et ne donnait jamais assez d’importance aux autres pour les laisser piétiner son égo. C’était une armure comme une autre et elle l’avait enfilée dès son plus jeune âge. Que celle qui l’avait mise au monde puisse être à l’origine de cette peau cuirassée, Gene ne l’envisageait pas une seconde mais il n’était pas certain qu’un psychologue soit aussi catégorique. La jeune femme ressentit même un plaisir malsain à épier les paroles désespérées de sa mère et, le livre de sa grand-mère pressé contre la poitrine, elle absorba les mots tout en triturant distraitement la couverture de son otage. Concentrée sur son espionnage, elle ne remarqua pas la présence du garçon du couloir – et pour tout dire, elle l’avait déjà oublié, persuadée qu’il était parti, peut-être vexé, peut-être pas, peu importe. Pourtant, là où toute personne normalement constituée aurait sursauté avec l’apparition de l’intrus, Gene ne cilla pas. La silhouette de l’inconnu vint occuper l’espace libre à côté d’elle et elle lui décocha un bref regard avant de reporter son attention sur sa mère et son interlocutrice mystère – une tante ? une vieille amie d’enfance ? Quelle importance ? Les propos auraient peut-être été un peu manipulés en fonction de la personne à qui s’adressait sa mère mais Gene était prête à parier qu’aucune oreille attentive n’aurait eu droit au moindre compliment à propos d’Eugenia Edelstein. Sa mère ne savait faire que se plaindre et juger ses actes, même lorsqu’elle n’avait pas été présente, même lorsqu’elle n’avait eu qu’une version écorchée d’événements ridicules. Jamais elle ne se disait qu’il y avait une raison à ce comportement, jamais elle ne remettait en question sa perception des choses et Gene n’attendait plus rien d’elle sinon qu’elle lui fiche la paix. Aujourd’hui, ça n’était qu’un pied de nez supplémentaire dans leur relation tumultueuse et Gene avait probablement donné raison à bon nombre de commérages à son sujet. Après, si ça les amusait de causer d’elle sans la connaitre, elle n’allait certainement pas essayer de les détromper. Quant à savoir ce que cet escogriffe espérait en la suivant ainsi, à veiller sur le patrimoine de l’aïeule, Gene ne cherchait pas à le découvrir. Elle le fixa simplement alors qu’il se penchait par la fenêtre pour voir ce qu’il se tramait et quand il évoqua sa mère, Gene eut un petit sourire désabusé :
- Quel esprit de déduction, je suis impressionnée, lâcha-t-elle, narquoise.
Elle laissa négligemment tomber le livre qu’elle tenait et celui-ci s’écrasa sur le plancher avec un bruit assez sec pour que, à l’étage inférieur, le brouhaha se taise un instant avant de reprendre, chargé d’une dose supplémentaire d’irritation. Dehors, sa mère qui devait avoir également perçu le son incongru s’écarta du porche et leva le nez pour découvrir sa fille et un garçon dans le bureau d’Eugenia. Ça ne ratait pas, elle voyait déjà les conclusions dans le regard outré de sa mère et Gene lui adressa un sourire provocateur avant de reporter son attention sur l’importun qui lui apprit avoir été l’homme à tout faire de sa grand-mère. L’arc des lèvres de Gene prit un angle dangereux tandis que d’un haussement de sourcils, elle laissait deviner ce qu’une telle confession lui inspirait.
- Homme à tout faire… Bien sûr. Ça devait lui plaire, un petit gars comme toi, qui lui obéit au doigt et à l’œil. J’espère que tu faisais attention quand tu te changeais, elle ne devait plus avoir vu grand-chose de très masculin depuis un bail.
Elle disait n’importe quoi, elle n’avait aucune idée de genre de femme qu’avait été sa grand-mère et avait parfaitement conscience de salir sa mémoire en induisant des images salaces dans ce petit bureau désert et triste. Mais ça avait toujours été dans sa nature : évaluer le caractère de ses interlocuteurs en les choquant, afin de déterminer ceux qui valaient la peine de s’attarder et ceux qui étaient directement bon à jeter. Le pauvre garçon n’avait rien fait pour mériter un tel traitement si ce n’est se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. Et s’incruster, s’imposer, quand elle pensait avoir été assez claire lors de leur premier échange.
- Bon, t’es plutôt du genre collant, toi, non ? Tu perds ton temps, je ne suis ni un amuse-gueule ni une princesse en mal de compagnie. Pour le reste, si tu veux en savoir davantage, tu n’as qu’à aller rejoindre les péquenauds du rez-de-chaussée, je suis sûre qu’ils ont plein de choses à raconter.
Même s’ils ne me connaissent pas, faillit-elle conclure avant de retenir les mots.  Sa mère avait à nouveau disparu, probablement pour se trouver un endroit plus discret où médire et Gene croisa les bras sur sa poitrine en s’asseyant sur le bord de l’appui de fenêtre.
- Mais comme tu l’as si bien deviné, j’ai parfaitement le droit d’être dans cette maison sans que l’on surveille le moindre de mes faits et gestes. Si j’ai besoin d’un chien de garde, j’ai ma très chère mère.
En réalité, elle ne tenait pas spécialement à retourner au salon. Son premier passage avait été de la provocation pure et simple mais elle n’avait aucune intention de s’offrir aux regards curieux et désapprobateurs de ses tantes, oncles, cousins, cousines et amis de sa grand-mère. D’ailleurs, elle ne savait même pas ce qu’elle fichait-là, elle n’avait pas connu sa grand-mère et il était évident que cette dernière se serait assurée de l’évincer du testament, si elle avait songé à faire un testament. Tout irait aux frotte-manches qui tournaient autour de la vieille comme des rapaces et peut-être même qu’elle avait échangé son nom contre celui de ce garçon au sourire agaçant.

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MessageSujet: Re: ☑ life is but a story told at one's funeral   Sam 3 Juin 2017 - 20:28

L'étrange dynamique familiale qui prenait vie devant lui, à la manière d'une toile qu'une araignée tisserait tout juste en face de lui, l'intéressait bien malgré lui. Pourtant, ce n'était pas un sujet que Clarence préférait aborder. Ou même un sujet auquel il pensait, étant donné que le cœur nucléaire de sa propre famille avait explosé en plein vol. Dorian était mort trop tôt, trop vite, trop injustement. Ses parents lui avaient tourné le dos lorsqu'il avait révélé son secret, et qu'il avait décidé d'être lui plutôt qu'un pantin malheureux et seul qui vivait la vérité comme un boulet, plutôt que comme une libération. Et Moira… Rien que le fait de partager un nom de famille était une hérésie. Il n'avait rien en commun avec elle – et le fait qu'elle ait été adoptée n'y changeait rien. Clarence ne comprenait pas comment ses parents ne l'avaient jamais vu pour ce qu'elle était vraiment : une entité à multiples facettes, au coeur froid et au sourire trompeur. Clarence ne comptait plus les cheveux tirés, les jouets cassés, les coups de pied sous la table, les ricanements moqueurs. Aujourd'hui, cette sale peste ne faisait plus partie de sa vie mais il redoutait toujours de devoir la croiser au détour d'une rue. Que lui dirait-il alors ? Adopterait-il la même posture qu'Eugenia la Jeune ? A en croire l'attitude désinvolte de la jeune femme, elle ne s'en tirait pas trop mal et Clarence ne pouvait qu'admirer un tel état d'esprit. Il se demandait si elle était ainsi dans tous les aspects de sa vie, aussi libre, dédaigneuse, presque sauvage. Il eut la réponse lorsque le livre qu'elle tenait vint terminer son voyage sur le plancher, dans un bruit sourd qui fit craquer l'antique plancher de la maison. Clarence lui jeta un regard en biais, mi-incrédule, mi-amusé. Avait-elle conscience que des maisons comme ça, plus personne n'en construisait ? N'avait-elle donc aucun respect pour la demeure de son aïeule ? Visiblement pas. Mais peut-être ces manigances étaient-elles dirigées plutôt vers un membre bien vivant de la famille… En contrebas, une mine pincée se leva vers eux et Clarence afficha aussitôt un visage de circonstances – peiné et grave, à l'opposé de ce qu'il ressentait à l'instant. L'inconnue était parvenue, en un tour de main – ou plutôt de jambes – à le distraire complètement de ce qui se passait en bas, et il n'aurait pas su dire si c'était une bonne chose. L'expérience lui avait appris que les jolies filles étaient toujours celles annonciatrices de problèmes, et à la vue du sourire qui se dessinait sur les lèvres roses et charnues de la demoiselle, Clarence était dans les ennuis jusqu'au cou. Lui présenter sa situation n'était peut-être pas la meilleure idée qu'il ait eu. Elle devait sûrement penser qu'il était du côté de sa famille de coincés, et qu'il la jugeait quand au contraire, elle le fascinait. Il tâcherait donc d'être plus cool qu'il en avait l'air, et opta pour un sourire mystérieux lorsqu'Eugenia évoqua les possibles appétits lubriques de sa grand-mère. « Ça risquait pas d'être un problème, crois-moi. » répondit Clarence avec un regard éloquent, sans épiloguer. Eugenia en tirerait ce qu'elle voudrait ; quand à lui, il savait parfaitement à quoi se référait son petit indice sibyllin. La vérité était que même sous la torture et un soleil cuisant, il ne se serait jamais déshabillé devant Eugenia senior, ou même n'importe quelle personne qui n'était pas au courant de son parcours. Les cicatrices de ses opérations étaient encore visibles, notamment celle qui avait rendu à son torse l'apparence qu'il aurait toujours dû avoir. Il ne voulait pas avoir affaire à des regards trop curieux ou des questions trop pressantes. Il voulait prendre le temps de connaître son propre corps avant de le montrer à d'autres et de risquer quoi que ce soit. Même pour lui, qui vivait une existence privilégiée par rapport à d'autres, il y avait des risques et il n'avait pas la moindre envie de se faire casser la figure par une bande d'hypocrites qui ne voyaient pas de problèmes à acheter des clones mais répugnaient à accepter autre chose que l'espace étroit de leurs œillères. Pour Eugenia senior, il avait été un garçon comme les autres et c'était exactement ce à quoi Clarence il aspirait. Et si être un garçon comme les autres impliquait de se faire éconduire comme il le fallait par la ravissante demoiselle qui lui faisait face, alors il l'acceptait – sans renoncer, cependant, car être un garçon comme les autres, c'était aussi pousser un peu, voir si la résistance était un jeu ou si elle était réelle. « Ça c'est certain, t'es loin d'être une princesse. » approuva Clarence, les bras croisés et un petit sourire malin aux lèvres. Il avait comme la sensation que titiller la demoiselle était un moyen pour parvenir à ses fins et il n'allait certainement pas s'en priver, d'autant plus qu'au fond de lui, il avait tout de même envie de lui rendre la monnaie de sa pièce. Elle était jolie, oui, mais ça ne lui donnait pas tous les droits. « Oh, mais je n'ai jamais contesté ton droit ancestral à être dans cette maison. Tu rangeras quand tu auras fini, en revanche ? Je ne travaille plus ici. » rétorqua Clarence. Et sans plus attendre, il quitta la pièce pour disparaître dans une pièce attenante. Une idée lui était soudain venue, l'un de ces éclats sans queue ni tête dont il avait le secret et qui avaient souvent causé plus de mal que de bien. T'as les neurones brûlés des deux côtés, voilà ce que lui répétait Dorian en lui donnant un petit coup sur les épaules. Sur ce point, Clarence n'avait jamais pu contredire son frère. Après tout, il fallait bien avoir le cerveau grillé pour fouiller dans l'armoire à pharmacie d'une vieille dame le jour de ses funérailles à la recherche de sa marijuana de confort. Oh, ça, il doutait qu'Eugenia senior soit allée le raconter à sa famille guindée. L'herbe soulageait ses rhumatismes et ses douleurs, et ce n'était qu'une des tâches de Clarence que de lui préparer ses cigarettes. Il avait même plus fumé avec elle que lorsqu'il vivait seul à San Francisco. Enfin, il trouva le petit sac, les feuilles, les filtres et le briquet, et revint sur ses pas dans le petit bureau, où Eugenia junior se trouvait toujours. Et heureusement, car c'était un peu pour elle qu'il était allé chercher tout ça. Un peu pour elle, et un peu pour lui aussi, car Clarence n'avait pas la moindre attention d'aller affronter le reste de la famille sobre. « Toujours là ? » fit-il sans s'émouvoir – en apparence – de la présence de la jeune femme. Il alla s'installer au rebord d'une autre fenêtre, qu'il prit le soin d'ouvrir avant de poser tout son petit nécessaire. Avec des gestes experts, il déroula le papier, versa les feuilles à l'odeur âcre et douce et roula le joint avec la dextérité de celui qui a l'habitude. Concentré sur sa tâche, il ignorait si la jeune femme s'intéressait à ce qu'il faisait mais lorsqu'il se redressa pour allumer le joint, il remarqua qu'elle était toujours là. La regardant dans les yeux, il glissa la cigarette entre ses lèvres et l'alluma avec un sourire. Il inspira une taffe, laissa la sensation glisser dans ses poumons et reprit finalement la parole. « C'est médical. Ta grand-mère avait plus d'un tour dans son sac, crois-moi... » Il esquissa un sourire, laissant à nouveau planer le doute. Eugenia senior n'était pas si exubérante qu'il voulait bien le faire croire, mais elle avait tout de même eu des côtés fort sympathiques. « Ca ne lui sert plus à grand-chose maintenant. Et elle détestait gâcher. » Son sourire en coin s'élargit. Quel meilleur moyen de faire honneur aux valeurs économes d'Eugenia senior en consommant ce qu'il restait dans sa maison ? « Tu veux ? » Il garda le joint entre deux doigts, au cas où elle répondrait par l'affirmative.

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MessageSujet: Re: ☑ life is but a story told at one's funeral   Mar 6 Juin 2017 - 21:16

Elle n’avait jamais fait le moindre effort pour se faire apprécier, Gene. C’était comme si, en se montrant telle qu’elle était – voire pire – elle s’évitait des désagréments et tant pis pour ceux qui s’accrochaient comme des sangsues, c’était à leurs risques et périls. On lui avait déjà attribué tous les noms d’oiseaux exotiques possibles mais elle accueillait toutes les insultes, voilées ou crachées, avec la même nonchalance et le même mépris. Son regard se fixait sur son interlocuteur et elle maitrisait le silence jusqu’à ce que l’autre abandonne la partie. Baisser les yeux n’avait jamais été dans sa nature non plus, et tant pis si cela rendait certains pauvres types plus agressifs. Et puis, une fois la partie remportée, une fois l’adversaire parti, furibond, c’était comme s’il ne s’était rien passé et Gene retournait vaquer à ses occupations. Elle avait testé toutes les techniques et celle-là avait éprouvé toutes les épreuves, les reproches maternels les premiers. Avant, la jeune femme le faisait dans l’unique but de faire enrager sa mère mais à présent, ça n’avait plus la moindre importance. Que sa mère aille se plaindre tant qu’elle le voulait, elle n’avait pas eu d’autre enfant et ne pouvait donc que subir jusqu’à la fin de ses jours cette gosse ingrate qu’elle avait élevée et essayer de museler en la renvoyant à Mount Oak. Un échec monumental qu’elle devait à coup sûr évoquer auprès des siens, cherchant le réconfort ou l’approbation chez des gens qu’elle avait elle-même fui des années plus tôt. Si ça, ça n’était pas du foutage de gueule monumental ! Alors, certes, Gene n’attendait pas d’issue favorable de ce retour aux sources. Ni réconciliation avec sa génitrice, ni même la famille qui lui aurait peut-être fait un bien fou. A ce stade, Gene savait que sa réputation était ternie et que tous devaient la considérer d’un œil critique, persuadés qu’elle ne valait rien, qu’elle n’était qu’une salope indigne. Même ses cousins, qui devaient pourtant avoir son âge, n’allaient certainement pas trouver la moindre once de courage de braver les messes basses et les regards méfiants.
Pourtant, voilà que parmi cette maisonnée en deuil, pleine d’âmes grises et ternes, de bavardages sans chaleur et de visages sans saveur, un énergumène s’était mis en tête de… de quoi d’ailleurs ? Que cherchait-il, au juste, en s’imposant, en enquêtant misérablement sur son identité et en révélant la sienne comme si cela pouvait intéresser Gene ? Un sourire teinté d’amusement vint toutefois hérisser ses lèvres quand le jeune homme répondit, d’un air vague mais avec un regard clair. S’il pensait qu’elle allait lui demander d’élaborer, il se fourrait le doigt dans l’œil et bien profond – du genre jusqu’au coude. Si elle aurait plutôt dû ressentir un brin de gratitude à ne pas être laissée complètement seule face à l’ennemi, la jeune femme était cependant trop fière et depuis bien trop longtemps indépendante pour y songer. Pas plus qu’elle ne lui offrit une quelconque réaction lorsqu’il déclara qu’elle était loin d’être une princesse. Feignant la surdité soudaine, elle balaya la pièce du regard et soupira, se demandant comment, au vingt-et-unième siècle, il pouvait encore exister des demeures pareilles. Ce devrait être rasé sans la moindre concession pour bâtir des hauts immeubles, des quartiers sens dessus dessous, comme elle les aimait, où les gens étaient si nombreux que l’anonymat devenait une évidence quand, à Mount Oak, chaque apparition attirait forcément un regard suspicieux et un froncement de sourcils désapprobateur. Gene était persuadée qu’elle aurait pu être vêtue d’une longue robe noire et d’un voile sur la tête que ça n’aurait rien changé à l’accueil auquel elle avait eu droit quelques minutes plus tôt. La seule différence, c’était qu’elle leur avait donné de quoi jaser, ils n’avaient même pas eu à se creuser le ciboulot pour se mettre à chuchoter dans son sillage.
Elle ne reporta son attention sur le jeune homme que lorsqu’il prit congé d’elle d’un air désinvolte et elle le suivit des yeux alors qu’il se volatilisait dans le couloir. Un petit rire peu impressionné siffla entre les lèvres de l’intruse et elle poussa le livre maudit du bout du pied avant de lui donner un petit coup plus important pour qu’il aille glisser sous le bureau. Qui sait si quelqu’un le retrouverait un jour, tout poussiéreux, à moins qu’il disparaisse dans les décombres lorsqu’on viendrait démolir l’antique maison. Gene n’avait aucune idée de ce que comptaient faire sa mère et ses frères et sœurs de la maison de leur mère et elle s’en fichait pas mal, elle ne serait plus là pour le voir. Un bruit dans le jardin lui fit tourner la tête et elle découvrit trois de ses cousins qui s’isolaient au fond du jardin. Il ressortait une certaine intimité de cette éloignement stratégique, comme si c’était ce qu’ils faisaient à chaque fois qu’ils se retrouvaient là, pour fêter un anniversaire ou Noël. Qu’en savait-elle ? Elle n’avait jamais assisté à l’une de ces réunions de famille et la première à laquelle elle était conviée – ou pas – était funèbre. Elle observa le trio disparaitre sous un bouquet de petits arbres sans éprouver la moindre jalousie mais tout de même un peu irritée qu’aucun n’ait même essayé de l’approcher.
D’un mouvement souple, elle se débarrassa de ses sandales et fit basculer ses jambes sur l’appui de fenêtre pour les étendre et poussa le rabat vers le haut pour laisser l’air de ce début d’après-midi s’infiltrer dans la pièce. Toujours là ? Le regard impénétrable, Gene vit Clarence revenir et l’observa, devinant qu’il se lançait dans un nouveau petit manège – lequel, elle le découvrit rapidement. Sans bouger d’un millimètre, Eugenia le regarda déballer son matériel et eut un petit haussement de sourcils moqueurs.  Une lueur féline clignota dans ses yeux clairs tandis qu’il allumait son appât et elle le fixa sans un mot, absorbant les confidences effrontées, essayant de jauger l’animal qui se prenait pour un chat mais n’était qu’une souris qui s’agite inutilement. Tu veux ? Gene pencha la tête, comme si elle évaluait la situation, passant son regard sur la silhouette du jeune homme, s’arrêta sur les doigts qui pinçaient le joint – de la paix ? de la tentation ? – puis reporta son attention sur le jardin où ses cousins n’étaient plus en vue.
- Tu cherches à te faire haïr de tous ces béni-oui-oui ou es-tu déjà un paria ? demanda-t-elle sans le regarder. C’est pour ça que tu errais tout seul à l’étage, comme une âme en peine ?
Ses yeux de chat revinrent caresser le sourire taquin de Clay et elle glissa de son perchoir, combla les deux mètres qui la séparaient de lui et vint se poster à ce nouveau point de guet. D’un geste tranquille, elle accepta le joint offert, le porta à ses lèvres et en absorba une large bouffée. Le tout sans détacher son attention de l’énergumène trop souriant, trop chaleureux, trop espiègle. Elle retint son souffle quelques secondes puis le relâcha en rendant le joint au jeune homme.
- Juste pour que tu saches les risques que tu prends : ils ont la dent dure. Une fois que tu es dans leur collimateur, PAN ! dit-elle avec un claquement sec de la langue, appuyant sur le torse de Clay du bout de l’index et du majeur, comme si elle était armée d’un revolver. Il n’y a plus de retour possible.
Un léger mouvement dévia son regard un instant et elle vit ses cousins émerger des buissons. L’un d’eux leva le nez, probablement alerté par l’éclat de la robe de Gene, ou la fumée qui dansait doucement près de la fenêtre, ou tout simplement l’odeur de l’herbe qui laissait ses effluves se diffuser. Gene les regarda d’un air impassible mais se pencha ostensiblement vers Clay, au point de sentir la douce chaleur qu’il diffusait contre sa peau. Elle offrit un sourire de reptile à Abel et agita la main.
- Ugh, regarde-moi ces clichés ambulants, grogna-t-elle dès qu’ils reprirent leur chemin pour retourner dans la maison.
Les spectateurs disparus, elle s’écarta de Clarence et s’appuya contre le mur. La main tendue pour reprendre le joint, elle demanda :
- Bon, allez, avoue, qu’est-ce que tu as fichu pour devenir la bonniche de la vieille ? Ne me dis pas que c’était par pur plaisir ou c’est justement ton truc, les mémés incontinentes ?
Gene arqua un sourcil provocateur et porta le joint à ses lèvres, réalisant que c’était peut-être juste ce qu’elle avait besoin pour supporter sa famille et leurs regards scrutateurs.

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MessageSujet: Re: ☑ life is but a story told at one's funeral   Mer 16 Aoû 2017 - 21:57

Clarence avait pris un risque, il le savait, mais il ne parvenait pas à s'en soucier. Après tout, elle aurait pu hausser un sourcil réprobateur et quitter la pièce. Elle l'aurait peut-être dénoncé, peut-être aurait-il été jeté dehors comme un malpropre, alors qu'il savait parfaitement qu'il avait été plus été là pour la vieille Eugenia que n'importe quel des crétins engoncés dans leurs costumes un peu plus bas. La famille Edelstein ne lui inspirait pas grand-chose, mais cet étrange pas de deux avec la jeune femme lui faisait oublier cette bande mal ajustée de harpies et de grands échalas. De toute façon, ils n'étaient pas son problème : quand vivre était un combat de tous les jours, on avait tendance à supprimer tout ce qui n'était pas essentiel – les gens y compris. C'était peut-être pour cette raison que depuis son retour à Mount Oak, il se sentait un peu seul. Ses parents ne lui adressaient plus la parole, sa sœur était une insupportable petite miss je-sais-tout qui prenait un malin plaisir à se tromper de pronoms et à l'appeler par ce prénom qui faisait encore se hérisser ses poils sur sa peau. Chez ses parents, il y avait encore des photos de ce faux lui, de cette personne qui n'avait jamais existé que dans le regard de sa famille, et dont la seule vue suffisait à faire naître chez lui une panique irrationnelle. Il avait souvent demandé à les récupérer pour les détruire, mais ses parents avaient toujours joué la corde sensible et Clarence avait cédé de nombreuses fois, de trop nombreuses fois, avant de réaliser qu'il ne pouvait plus supporter de contempler ce mensonge. Il ne voulait plus mentir. Trop longtemps, sourire lui avait semblé être aussi douloureux que s'il se l'était dessiné au cutter. Trop longtemps, il avait détesté sa peau, ses cheveux, son reflet. Trop longtemps, il avait souffert, et avait fait souffrir. Il n'avait plus de place dans sa vie pour ceux qui ne l'acceptaient pas. Mais il avait bien senti qu'à Mount Oak, l'atmosphère ne serait pas aussi détendue qu'à San Francisco. L'ironie ne lui échappait pas : de nos jours, on faisait commerce de corps humains mais le sien posait encore problème. Il était, disait-on, l'étrange, il était la bizarrerie, il était l'anormal.   Alors, à part de rares amis et connaissances, il ne parlait pas à grand-monde et n'avait jamais révélé son secret – quand bien même il répugnait à utiliser ce terme pour désigner qui il était. Il était lui, et   il aurait voulu pouvoir le crier au monde entier. Il aurait pu vouloir le dire à cette fille, lui dire qu'il n'était pas n'importe quel boy next door mais quelque chose le retenait, le paralysait. Il la jouait fine, il la jouait cool, mais au fond, il n'en menait pas large. Et si pour le coup, elle le rejetait vraiment ? Si elle prenait peur ? Si elle l'attaquait ? Ça lui était arrivé une fois, et Clarence ne cherchait pas à réitérer l'expérience. Alors, il ne disait rien. Il se promettait de lui dire plus tard, de le glisser dans la conversation, et se contentait de la dévorer des yeux quand il pensait la jouer fine. Tant qu'elle avait la tête penchée vers la fenêtre, vers ce qui se passait en bas, il pouvait observer son profil de petite louve blonde, ses yeux aussi acérés que des serres de vautour, son sourire comme tracé par la pointe d'un couteau. Tout en elle était tranchant et brillant, comme la lame d'une dague empoisonnée. Allait-elle lui asséner un coup mortel ? Clarence ne demandait rien de moins et il la fixait, un sourire accroché aux lèvres. Un paria ? Si seulement elle savait. Il cochait toutes les cases : fils indigne, dilettante invétéré, même pas capable de rester dans le corps qu'on lui avait assigné à la naissance. « Je préfère le voir comme ça : ce sont eux, les parias, et c'est moi qui les bannis de l'étage. » répondit-il d'une voix tranquille. Et ce n'était pas tout à fait faux. Il reprit une taffe de son joint et expira un peu trop vite lorsqu'il la vit s'approcher, féline et dangereuse. Une fille comme elle pourrait-elle s'intéresser à lui ? Avait-il ce qu'il fallait pour lui plaire, pour retenir son attention qu'il devinait difficile à capturer ? Alors qu'il pouvait sentir son parfum se mêler à l'odeur du joint, Clarence l'espérait de tout son coeur et il se laissa voler son joint avec délice. Son sourire s'agrandit lorsqu'elle se tourna vers lui – au faux coup de pistolet, il fit mine de s'écarter et haussa un sourcil dubitatif. « Ca sent le vécu. Des astuces pour survivre ? » répondit-il avec malice. Les Edelstein ne lui faisaient pas peur : de toute façon, une fois la veillée funèbre terminée, il disparaîtrait de leur vie et eux de la sienne. Eugenia Junior exceptée, bien entendu. Il reprit le joint et pencha la tête vers la direction qu'elle indiquait, en contrebas. Deux types levèrent le nez vers elle et il porta la cigarette à ses lèvres, conscient qu'ils offraient là un spectacle tendancieux qui n'avait pas sa place lors d'un tel évènement. Seulement, Clarence s'en fichait complètement. La proximité électrique de la jeune femme faisait bouillonner tout son corps et embrouillait son esprit de vapeurs électrisantes. Les membres un peu cotonneux, il lui tendit le joint, regrettant qu'elle se fut éloignée. Pourquoi ? Ils étaient si biens où ils étaient… Encore une fois, la voix tranchante de la jeune femme  agit comme un coup de fouet et il darda sur elle un regard espiègle. Il la trouvait injuste envers Eugenia, mais il ne pouvait pas lui donner tord sur le fait que sa présence chez la vieille dame était un peu étrange. « Tu as devant toi un étudiant en médecine repenti. » lâcha-t-il, les bras croisés. Comment allait-il lui expliquer sans se compromettre ? Par chance, il avait dans sa vie de quoi puiser ce qu'il fallait d'histoires tragiques pour faire diversion. « Mon frère n'a rien trouvé de mieux à faire que de mourir quand j'étais à la fac. Et j'ai fait ce que n'importe qui aurait fait dans la situation : je me suis tiré à San Francisco, j'ai beaucoup fait la fête et puis un jour, ça m'a lassé. » C'était la stricte vérité. Il n'omettait que la partie où il se coupait les cheveux, changeait de nom et reprenait le corps qu'il aurait toujours dû avoir. Etait-ce si important, finalement ? Le drame de sa vie n'était-il pas, réellement, la mort de Dorian ? Clarence s'étira et reposa les yeux vers la jeune femme, toujours un sourire accroché aux lèvres. Avec le temps, évoquer Dorian ne provoquait plus rien d'autre qu'un petit picotement dans la poitrine. « Je suis revenu ici, et comme la seule chose que je sais faire à part être un fils indigne, c'est prendre soin des autres, ta grand-mère m'a embauchée. Et maintenant qu'elle est morte, je vais pouvoir occuper constructivement mon temps à ne rien faire et peut-être à prendre des photos. Le seul autre truc qui me plaît vraiment. » Il réalisait qu'en prononçant ces mots à voix haute, c'était vrai : il ne savait vraiment pas grand-chose. A part jouer les aide-soignants et capturer des images sur papier glacé, ses compétences n'étaient pas franchement développées. Allait-il passer pour un loser ? Qu'aurait pensé Dorian de lui à cet instant ? Se serait-il fichu de lui ? Très certainement. L'idée fit sourire Clarence. « Et toi ? Tu viens réclamer ta part d'héritage, c'est ça ? Ne t'attends pas à grand-chose, elle me lègue tout. » reprit-il d'un ton dégagé. Elle pouvait se brosser en tout cas : Eugenia senior était un véritable panier percé et il était peu probable qu'elle ait laissé grand-chose à la chair de sa chair. Non, la véritable question de Clay, c'était : est-ce que tu vas rester ici et me laisser une chance ?

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MessageSujet: Re: ☑ life is but a story told at one's funeral   Dim 20 Aoû 2017 - 15:35

Les effluves de la drogue commençaient déjà à faire leur petit effet. Gene sentait que son esprit s’envolait, quittait cette maison vétuste tandis que ses sens semblaient se dérouler comme les tentacules d’une pieuvre. Les sons qui continuaient à provenir d’en bas, comme si elle n’existait pas, résonnaient étrangement. Des bruits terriblement ennuyeux et usuels et elle n’avait aucun mal à imaginer les silhouettes qui évoluaient, sombres et funestes, dans les différentes pièces de la demeure. Il y avait aussi l’odeur un peu poussiéreuse de la chambre, qui se battait avec celle du joint. Nulle trace de celle de la nourriture, par contre, comme si tous les plats froids exposés au rez-de-chaussée étaient aussi morts qu’Eugenia première du nom. L’air qui caressait sa peau la fit frissonner, alors qu’il ne faisait même pas froid. À moins que ça soit la présence de cet étrange garçon qui ne se vexait pas quand elle le traitait avec dédain et qui persistait à lui tenir compagnie, pour une raison qui lui échappait. Ou peut-être pas. Il y en avait bien une qui pouvait expliquer cette propension à subir ses remarques impolies et cela la fit sourire intérieurement, le goût du jeu lancé par la provocation vis-à-vis de sa famille commençant à l’envahir comme une onde doucereuse, reptilienne. Après tout, elle avait l’habitude de ce genre d’attention ciblée, à la différence que celle-ci était bien moins désagréable que la plupart de celles auxquelles elle avait eu droit dans le passé. Oh, elle savait ce que dirait sa mère : qu’elle ne récoltait que ce qu’elle semait. Qu’à courir à moitié dévêtue de la sorte, il en fallait pas s’étonner qu’elle appâte les vieux cochons et les obsédés. Ce à quoi Gene se serait contentée d’un sourire narquois en guise de réponse, avant de lui demander si elle se trompait en percevant une pointe de jalousie dans ce reproche. Sa mère avait pourtant été très belle – et l’était toujours, si on la jugeait objectivement, mais leur mésentente enlaidissait la vision qu’avait la fille de la mère – et devait donc avoir expérimenté ce genre de désagrément. Ce qui faisait naitre le mépris chez la jeune femme, c’est que sa mère puisse s’imaginer une seule seconde la blesser en laissant sous-entendre ce qu’elle pensait de son attitude. Elle pouvait continuer aussi longtemps qu’elle le voulait, pourtant, elle se lasserait de ce petit jeu mesquin bien avant Gene. Mais pour l’heure, c’était avec Clay qu’elle s’amusait et non sa mère et il y avait quelque chose de rafraichissant à ne pas avoir le sentiment d’être jugée pour le moindre de ses actes ou paroles.
- C’est une façon de voir les choses, concéda-t-elle avec un haussement d’épaules. Mais ça fait beaucoup de parias pour une seule personne. Généralement, c’est la proportion inverse qui s’affiche.
Elle, elle avait toujours fait partie de ces gens qu’on mettait de côté, parce qu’on ne les aimait pas ou parce qu’ils faisaient peur. Ça ne lui faisait ni chaud ni froid, cela lui évitait surtout de subir des présences dont elle se serait bien passée. Quand elle cherchait à plaire, ça n’était jamais sur le long terme, c’était juste pour une nuit ou quelques jours, tout au plus. Juste le temps que la lassitude ne vienne à nouveau s’imprimer et lui donne envie d’aller voir ailleurs. En dehors de cela, elle ne cherchait pas à se glisser dans les cases trop petites que la société avait tendance à vouloir imposer à tous. Et si, pour cela, elle devait être considérée comme une peste ou une salope, grand bien leur fasse, ça n’était qu’une étiquette de plus, après tout. Elle préférait cela que d’être coincée dans une vie qui lui déplaisait, comme celle de sa mère, ou d’avoir à se plier aux désirs de chacun – qui pouvaient être aussi variés qu’il y avait d’interlocuteurs. Son père n’avait jamais attendu la même chose d’elle que sa mère. Et qu’en aurait-il été de son aïeule si elle avait obéi et était venue s’enterrer à Mount Oak ? Entre combien de personnes fallait-il être écartelé pour que cela convienne à ce monde plein de jugement et d’attentes ?
- La fuite, mon lapin. Il n’y a que la fuite qui vaille la peine. Ou la liberté, si tu préfères ce terme-là. Je sais que la fuite peut être mal vue par certains. Pour ma part, je l’assume totalement.
Et cette fuite, elle aurait fait le plus grand bien à ses cousins, elle en était persuadée. À la place, ils ressemblaient tous à ces golden boys qui étaient à la tête de l’équipe de football ou champion du club d’échec. D’un ennui profond, en somme. Ils suivaient tous la trace de ce sentier qu’on avait dessiné pour eux, sans leur laisser le choix d’aller voir ce qu’il y avait à droite ou à gauche. Gene, elle, avait toujours sauté au-dessus de ce chemin, quitte à patauger dans les marécages. Elle n’admettrait jamais s’être trompée, ce qui était là l’unique preuve qu’elle avait une certaine fierté, quoi qu’en dise sa mère.
Eugenia jaugea Clay lorsqu’il déclara être un étudiant en médecine repenti. Voilà qui prouvait qu’elle n’avait pas tort : il avait probablement suivi la voie qu’on lui avait désignée. S’en était-il toutefois détourné parce qu’il le voulait ou parce qu’il y avait été poussé par la vie, d’une façon ou d’une autre ? Elle l’écouta impassiblement – le décès du frère, la vie décousue à San Francisco, la lassitude, le retour au bercail, la photographie -, fumant en silence, les yeux dardés sur lui comme si elle cherchait à percer un mystère, sans savoir lequel. Il y avait quelque chose de curieux chez le jeune homme, sans qu’elle ait pu en soupçonner l’origine.
- Qu’est-ce qui lui est arrivé, à ton frangin ? demanda-t-elle sans prendre en compte que cela aurait pu être dit avec un peu plus de douceur quand elle avait posé la question comme si c’était un sujet trivial, sans importance.  Et pourquoi être revenu t’enterrer ici pour t’occuper d’une vieille ?
C’était insensé, selon la vision qu’avait Gene de la vie. Pourquoi être revenu s’il avait ressenti le besoin de partir ? Pourquoi ici quand le monde était assez vaste pour se trouver un autre point de chute ? Il ne voulait visiblement pas en dire plus et, en même temps, s’il ne tenait pas à en parler, pourquoi lui avouer tout cela ? Qu’elle l’ait interrogé en premier lieu ne suffisait pas, comme réponse, il aurait très bien pu éluder la question. C’était ce qu’elle aurait fait, en tout cas. La notion de fils indigne la fit cependant sourire, parce qu’elle pouvait parfaitement deviner ce que cela impliquait.
Lorsque Clay lui retourna la question, Gene ne put réprimer un rire cynique et elle tira une nouvelle bouffée avant de rendre le joint à son propriétaire initial :
- Il y a longtemps que je ne dois plus figurer sur aucun testament, même celui de ma mère, lâcha-t-elle avec un mépris évident. La vieille a dû y veiller dès qu’elle a su que je ne viendrais jamais à Mount Oak. Pas de son vivant, en tout cas.
Son sourire en coin était dédaigneux et, sans trop savoir pourquoi, elle élabora au lieu d’en rester à cette explication :
- Quand j’avais quinze ans, ma mère m’a mise dans un train pour Mount Oak. Probablement dans l’espoir qu’Eugenia me mate et me remette sur les rails. Autant dire que je me suis arrangée pour ne jamais arriver à destination. Alors non, Clay. Ce n’est pas l’héritage qui m’a poussée à venir mais simplement une curiosité un peu morbide. C’est peut-être la seule occasion que j’ai de pouvoir voir le trou où j’ai failli échouer. Et peut-être que c’est aussi pour me confirmer que j’ai eu raison de sauter en bas de ce train, sinon j’aurais moisi dans une maison comme celle-ci, sous l’œil sournois d’une mémé qui ne m’aurait de toute façon pas appréciée.
Elle ne sut même pas pourquoi elle avait dit ça. Elle n’avait pas eu conscience de cette vérité jusqu’à ce qu’elle l’énonce avec le cynisme auquel elle avait habitué son entourage.
- Au moins, une chose est certaine, ajouta-t-elle, l’air ailleurs. Aucun d’entre eux ne cherchera à me retenir, cette fois. Ils n’ont déjà qu’une hâte : que je déguerpisse. Raison pour laquelle il se pourrait que je reste plus longtemps que prévu. Juste pour les faire chier.
Elle lui glissa un regard équivoque et conclut, la voix ronronnnante, le ton un peu railleur :
- Et puis, si en plus j’ai de quoi me distraire pendant mon séjour…
Et si le jeune homme souhaitait encore se méprendre sur le sous-entendu de la remarque, la façon dont elle se mordilla légèrement la lèvre ne laissa aucun doute quant à la signification de ces derniers mots.

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MessageSujet: Re: ☑ life is but a story told at one's funeral   Mar 26 Sep 2017 - 20:24

La weed lui montait doucement à la tête et c'était peut-être mieux comme ça. Évoquer Dorian était plus facile lorsqu'il n'était pas tout à fait lui-même, lorsqu'il flottait légèrement et que la réalité était une toile un peu plus libre, lui permettant alors de peindre un tableau un peu plus coloré qu'il n'aurait dû l'être. Sous ses doigts hésitants, le visage de Dorian apparaissait moins émacié, moins blême. Il lui redonnait le sourire et l'éclat d'avant, et cela suffisait à Clay pour regonfler son palpitant malmené. Il avait vu, pourtant, l'état de son frère se dégrader. Il avait vu les gestes les plus simples devenir difficiles. Gravir les escaliers prenait des airs d'alpinisme. Son sourire s'était craquelé lentement. Ses mots se perdaient, avalés par des douleurs soudaines qu'il cachait tant bien que mal. Clarence avait vu tout ça et n'avait rien fait, trop absorbé par sa propre situation. Il avait été égoïste et encore aujourd'hui, Dorian hantait ses nuits, un fantôme parfois si réel que sortir de ses rêves lui semblait être un plongeon dans un monde virtuel. Pourquoi l'évoquer maintenant, face à une quasi-inconnue, une véritable chipie qui plus est ? Peut-être en avait-il besoin ? Après tout, il n'y avait que peu de personnes avec qui il pouvait parler de son frère disparu. A San Francisco, personne ne le connaissait et ici, il ne savait pas à qui se confier. Clare avait mené une existence plus ou moins solitaire et Clarence avait fui aussi vite qu'il avait pu. Mount Oak était peut-être sa ville natale mais il avait bien du mal à créer des liens avec elle, comme si malgré tous ses efforts, il resterait à tout jamais un étranger, un outsider, quelqu'un en-dehors des marges et des normes alors que cette ville les affectionnait tant. Il n'y avait qu'à observer le quartier autour d'eux. Elysium District était un modèle d'uniformité, jusque dans les clones utilisés pour en entretenir les jardins proprets et prendre soin des enfants. Clay avait toujours eu la sensation que la vieille Eugenia avait détonné ici, et avec son décès, c'était un autre morceau de l'âme de Mount Oak qui disparaissait, remplacée par la vitrine parfaite d'Eron Delenikas. La pensée le fit inexplicablement sourire – depuis quand s'intéressait-il à ce genre de choses ? C'était typiquement les problématiques qui lui passaient au-dessus de la tête. Être lui-même lui prenait déjà assez de temps comme ça. A moins que ce ne soit une excuse – encore une – pour ne pas à avoir à se soucier de ce qui se passait autour de lui. Pour ne pas avoir à ressentir quoi que ce soit, comme maintenant alors qu'il haussait les épaules d'un air détaché. « Longue maladie, tout ça, tu vois ce que je veux dire. » Non, Eugenia junior ne voyait sûrement pas et c'était sans doute mieux comme ça. « C'est mes affaires, ça. » répondit-il avec un vague sourire quand elle renchérit sur sa présence ici. Clay ne voulait pas jouer les mystérieux ; il n'avait littéralement aucune idée de comment il pouvait répondre à cette interrogation. De toute façon, la renarde ne s'attarda pas : elle ne devait pas être du genre à se poser des milliers de questions, surtout sur les gens. Non, elle s'en foutait des gens, et ses mots le prouvaient avec une éclatante désinvolture. Clay pencha légèrement la tête comme pour mieux l'observer. Était-elle sincère ? Ou cachait-elle sous cette carapace élaborée quelque fêlure secrète qu'elle avait dissimulé au plus profond de son être flamboyant ? Était-elle une héroïne de roman, prompte à briser des cœurs pour mieux préserver le sien ? Clay ne demandait qu'à le découvrir et son sourire enfumé s'élargit alors que la jeune femme étalait ses aventures devant lui. Il tenta de l'imaginer à quinze ans, avec des cheveux plus longs, peut-être quelques tâches de rousseau, un jean qui remontait très haut sur la taille et un-t shirt découpé aux ciseaux. Il tenta de lui faire croiser la route d'un Clay du même âge, à l'une des pires époques de sa vie, quand son corps était une prison et que le seul échappatoire était son frère. Il était fort probable qu'elle ne l'aurait jamais regardé, et qu'il aurait été condamné à l'admirer de loin, lui enviant sa folie et sa liberté. Mais la roue avait tourné, désormais. Aujourd'hui, il était plus sûr de lui et c'est donc avec une désinvolture malicieuse (et un peu désinhibée) qu'il lança : « Moi, j'aurais plutôt tendance à dire que tu es une petite sentimentale. Ou alors que tu regrettes de ne pas avoir pu jouer les petites terreurs ici, à rendre ta mère et ta grand-mère complètement folles… Je t'imagine bien rentrer chez toi les genoux écorchés après le couvre-feu, piquer le copain de la reine du lycée et faire tout un tas de choses du genre. Tu aurais été une célébrité locale. » Oh, il la visualisait parfaitement, dominant le microcosme de Mount Oak, reine adorée et redoutée, ou bien outsider se moquant des conventions, aussi belle qu'intrépide. Clay tira une dernière bouffée et considéra le joint qui s'était consumé. A eux deux, ils l'avaient terminé bien vite et sa tête tournait, juste assez pour enrayer le disque ennuyeux du quotidien. De sa belle voix éraillée, Eugenia junior ronronna une proposition qui ne tomba certainement pas dans l'oreille d'un sourd et Clarence releva un œil voilé mais intéressé. Son coeur s'emballa légèrement lorsqu'il réalisa à quel point ils étaient proches : leurs épaules se touchaient presque et il pouvait sentir son parfum de là où il était. Chaque détail s'imprima, le grain faiblement hâlé de sa peau, ses traits affûtés, la lueur métallique de ses yeux clairs. Elle ne lui avait laissé aucune chance et il acceptait la défaite – non sans une dernière pirouette, car il n'était pas du genre à se laisser faire, même par un adversaire aussi redoutable. Le jeune homme écrasa ce qui restait du joint sur le rebord de la fenêtre pour le laisser ensuite aller s'écraser en contrebas. Un jeune homme se le reçut en pleine poire et releva un regard furieux vers la fenêtre. Clarence ne put éviter ses yeux furibonds et il sentit qu'il était temps pour lui de s'éclipser, à son grand regret. Il revint vers Eugenia junior et lui lança un regard en coin. « N'hésite pas surtout, je serai ravi de te faire faire le tour du propriétaire tant que tu juges ce patelin digne de ta présence. » répondit-il sur le même ton qu'elle avait employé, sauf que lui décida de ne pas se contenter d'un sous-entendu. Armé de courage, mais l'air de rien, il piqua un baiser sur le coin de la lèvre de la jeune femme et s'écarta aussitôt, espiègle. « C'est comme ça qu'on fait à San Francisco, pour dire au revoir. » lança-t-il en guise d'explication, mentant effrontément. Quelque chose lui disait que cette petite entrevue ne serait pas la dernière. « Je sais où te trouver… Junior. » lança-t-il avant de disparaître dans les escaliers, le coeur léger. Et si l'assemblée en deuil lui lança des regards courroucés alors qu'il traversait la veillée funèbre un sourire aux lèvres, il ne la remarqua pas. Dans son esprit était imprimée l'image de la jolie renarde, et il ne voyait qu'elle.

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Gene Edelstein

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MessageSujet: Re: ☑ life is but a story told at one's funeral   Dim 22 Oct 2017 - 10:42

Gene avait eu tout le temps d’imaginer la journée mortellement ennuyeuse qui l’attendait avec sa famille, si digne et insipide, et avait déjà échafaudé toutes sortes de prétextes bidons pour s’échapper au bout de deux heures. Aussi savourait-elle ce tête-à-tête qu’elle n’avait pas anticipé et qui lui faisait presque oublier les raisons de sa présence dans cette maison et l’existence de ces êtres tristes et mornes qui erraient à l’étage inférieur. Elle les aurait tout à fait occultés si la conversation n’avait pas tourné autour d’eux, autour de ces circonstances particulières qui ne se répéteraient pas. À moins que ça soit les effluves de cet interdit qui se consumait entre leurs doigts qui lui allégeaient l’esprit et lui enlevaient ce qu’il pouvait rester de maigres scrupules chez elle. Elle était un peu surprise que personne ne soit encore venu les interrompre, surtout qu’elle avait effrontément affiché la provocation, laissant à sa mère le soin de s’imaginer le pire. Elle était douée pour ça, sa mère : se figurer les pires vices chez sa fille unique. Gene la laissait faire, s’amusait de la voir craindre le pire, lui facilitant la tâche. Elle n’avait même plus besoin de s’ingénier à choquer sa mère, celle-ci faisait tout le travail pour elle en se basant sur des chimères. À croire qu’elle était le diable incarné. À croire qu’on ne pouvait rien voir de positif chez elle. C’était peut-être pour cela qu’elle appréciait la compagnie d’inconnus : ils ne partaient pas du principe qu’elle était mauvaise, ils ne faisaient que le découvrir ensuite, plus ou moins rapidement. Combien de temps celui-ci mettrait-il à l’auréoler de noir ? À grimacer en la voyant en regrettant de l’avoir rencontrée ? La jeune femme chassa cette pensée nébuleuse. Elle n’aimait pas se poser des questions inutiles, l’avenir se chargerait de le lui faire découvrir bien assez tôt.
- Longue maladie, tout ça, tu vois ce que je veux dire.
À vrai dire, elle ne voyait pas vraiment. La maladie, elle l’avait forcément côtoyée mais jamais assez longtemps pour en souffrir d’une quelconque manière. Elle ne restait pas suffisamment pour s’attacher au malade, pour le pleurer lorsqu’il décédait. Ceux qu’elle avait vus mourir, elle les connaissait à peine et ne s’était donc jamais émue de leur disparition. Il était cependant évident que Clay ne tenait pas à épiloguer sur le sujet et il n’était pas dans le genre de la jeune femme d’insister, sa curiosité étant aussi limitée que l’affection qu’elle portait à son entourage. Aussi se contenta-t-elle d’un acquiescement dubitatif en le fixant et un fin sourire railleur lui étira les lèvres lorsqu’il répliqua que ça ne la regardait pas. Certes, il avait été plus subtil dans le message mais c’était bien ce que cela signifiait et Gene se désintéressa presque aussitôt de la question. Qu’il les garde, ses secrets. Elle n’en avait rien à faire et n’aurait su qu’en faire s’il lui avait confié quoi que ce soit. Ça ne l’empêcha pas, dans l’autre sens, d’offrir plus d’explications au jeune homme que ce qu’il avait demandé et il n’y avait pas de raison évidente à cet épanchement surprenant. À moins que ça ne soit pour dénigrer Mount Oak, dans laquelle elle avait toujours vu une prison aux barreaux si élevés qu’elle n’aurait pu s’en évader. L’attention de Gene se reporta sur son interlocuteur lorsque celui émit un avis qu’elle n’avait nullement sollicité et elle le toisa, mi-narquoise, mi-dédaigneuse.
- Tu te fourres le doigt dans l’œil, mon lapin, et on voit que tu ne me connais pas, lâcha-t-elle avec un haussement d’épaules. Je parie même que le mec de la reine du lycée n’aurait pas été à mon goût. Les petits capitaines de football et autres stars éphémères, ajouta-t-elle avec une moue dégoûtée avant de secouer la tête comme pour chasser cette image de son esprit. Ennuyeux à mourir !
Avait-il été ce garçon qui trimballait une petite peste tirée à quatre épingles à son bras ? Gene essaya de le visualiser avec une veste bicolore au symbole de l’équipe locale – sûrement un tigre ou un faucon, vu l’originalité du coin – mais il manquait un peu de carrure, selon elle. Et puis elle préférait l’imaginer loin de cette image. Elle préférait le garçon au sourire indomptable et à la réplique espiègle. Un sourire en coin arqua ses lèvres pincées et si elle appréciait le naturel avec lequel il se comportait en sa présence, elle ne s’attendait certainement pas à ce qu’il pousse l’audace jusqu’à combler la distance entre eux pour déposer un baiser aussi léger que provocateur sur l’extrémité de cette bouche qui pouvait enflammer ou refroidir son interlocuteur selon son humeur. Une lueur intriguée lui glissa dans les yeux tandis qu’elle le suivait d’un regard attentif et perçant.
- Mon cul, ouais, répliqua-t-elle, amusée par le ridicule du mensonge.
San Francisco, elle y avait été, un temps. Elle se demanda s’il avait pu y être au même moment et, si tel était le cas, trouva presque dommage qu’ils ne se soient pas croisés auparavant. Mais qu’importe ! Leurs toutes s’étaient rencontrées et Mount Oak se révélerait peut-être un peu moins morose avec cet énergumène dans le paysage. Elle l’observa filer comme une anguille et ne bougea pas d’un millimètre pour le retenir, quand bien même son départ signifiait qu’elle serait forcée de descendre ou de rester à l’étage indéfiniment (mais ça, c’était hors de question parce qu’ils iraient tous s’imaginer qu’ils l’effrayaient et elle était bien décidée à leur démontrer le contraire).
Elle resta immobile pendant une poignée de minutes puis entreprit de ramasser ses chaussures et de retourner se brûler aux regards méprisants des Blythe. Au moins, avec ce qu’elle venait de fumer, l’épreuve lui semblerait moins pénible. Et puis elle n’aurait qu’à se concentrer sur sa peau qui picotait encore, là où il avait pressé ses lèvres malicieuses.

THE END.

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